Dossier revue
Alimentation, santé globaleLe lait, bien plus qu’un simple aliment
Le lait maternel apparaît comme un trésor biologique aux fonctions nutritionnelles, immunitaires et métaboliques. Sa composition évolutive, façonnée par l’alimentation et la physiologie maternelles, soutient le développement du nourrisson tout en influençant sa santé future. Tandis que la recherche continue de l’explorer, l’industrie tente d’en reproduire la complexité. Éclairage.
Publié le 29 janvier 2026
Jusqu’à environ 4 mois, le lait constitue l’unique source d’énergie et de nutriments du nourrisson. C’est pourquoi les recommandations de santé publique insistent sur la qualité et l’adéquation de l’alimentation de cette période dite lactée exclusive. Si en France l’allaitement est recommandé au moins jusqu’à 4 mois, la durée moyenne observée d’allaitement exclusif oscille autour de 6 semaines et celle de l’allaitement général autour de 20 semaines (source : Epifane, 2021). Lorsqu’il n’est pas allaité, l’enfant doit recevoir des préparations pour nourrissons spécialement formulées pour se rapprocher le plus possible de la composition du lait maternel et assurer ce rôle d’aliment adapté exclusif.
6 mois : âge jusqu’auquel l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise un allaitement exclusif.
Préparations pour nourrissons
Lait 1er âge : de la naissance à 4-6 mois
Lait 2e âge ou « de suite » : de 6 à 12 mois
Lait de croissance : jusqu’à 3 ans, enrichi en fer pour compléter une alimentation diversifiée
Un aliment tout-en-un
Comme le souligne Blandine de Lauzon-Guillain, chercheuse INRAE au CRESS, le lait maternel est l’aliment le plus complet et le plus protecteur pour le nourrisson. Au-delà de ses nutriments, celui-ci contient de nombreux composés bioactifs essentiels pour la santé et le développement des enfants : oligosaccharides (HMO), métabolites bactériens, bactéries du microbiote mammaire, protéines immunitaires (IgA, cytokines). Ces composés sont soit directement synthétisés par la mère via des processus endogènes (à travers ses propres mécanismes biologiques), soit issus d’interactions complexes entre microbiote intestinal maternel, microbiote de la glande mammaire et statut nutritionnel. Ils sont donc pour la plupart absents des préparations pour nourrissons. Comme le rappelle Patricia Parnet de l’unité INRAE-université de Nantes Physiopathologies des adaptations nutritionnelles (PhAN), « le lait maternel n’est pas seulement nutritif : il constitue un inoculum microbien et un substrat sélectif pour que les bactéries bénéfiques se développent ».
L’allaitement permet au nourrisson de découvrir très tôt les saveurs de l’alimentation familiale.
La composition du lait évolue selon les besoins du nourrisson et les conditions maternelles. Chaque lait est en effet unique : il varie selon l’âge du bébé, le moment de la tétée, le régime alimentaire et l’environnement de la mère. En effet, les données issues des cohortes Elfe et Eden confirment que l’alimentation maternelle influence directement la composition du lait. Par exemple, un régime diversifié, riche en poissons gras, fruits, légumes et produits laitiers, est associé à une teneur plus élevée en acides gras essentiels, indispensables au développement cognitif et visuel du bébé. Chaque mois supplémentaire d’allaitement vient ainsi soutenir le développement moteur et cognitif de l’enfant. De plus, selon Karine Adel-Patient, le lait maternel « favorise l’acquisition de la tolérance immunitaire chez le nourrisson ». Les protéines alimentaires consommées par la mère, présentes à faibles doses dans le lait, entraînent progressivement le système immunitaire du bébé à les reconnaître sans réaction excessive – un mécanisme protecteur contre les allergies alimentaires. Ainsi, les résultats des cohortes Eden et Elfe montrent que l’allaitement maternel est associé à un risque plus faible d’infections et est protecteur vis-à-vis de l’eczéma chez l’enfant (cohorte Elfe uniquement). Les bébés allaités sont également moins souvent hospitalisés et moins exposés aux antibiotiques. À plus long terme, les chercheurs d’Eden ont observé des effets positifs sur les capacités cognitives à l’âge scolaire. De plus, grâce à la transmission des arômes contenus dans l’alimentation maternelle vers le lait, l’allaitement permet au nourrisson de découvrir très tôt les saveurs de l’alimentation familiale, ce qui favorise plus tard l’acceptation d’une grande diversité d’aliments.
Un continuum nutritionnel
Pour la chercheuse Marie-Cécile Alexandre-Gouabau, de l’unité PhAN, l’allaitement assure un « continuum nutritionnel » entre la vie prénatale et postnatale. Ainsi, chez les mères présentant une hyperglycémie pendant leur grossesse, le lait s’adapte pour assurer une cohérence dans la couverture des besoins énergétiques pré- et post-natals de l’enfant. « Le lait maternel prolonge l’environnement nutritionnel intra-utérin du fœtus ; il éviterait ainsi un choc nutritionnel et métabolique du nouveau-né à la naissance », poursuit la scientifique. Ses travaux récents menés dans le cadre du projet ANR GDM-Milk suggèrent que, dans cette situation de diabète gestationnel, le lait maternel pourrait s’adapter pour fournir des composés favorisant une plus grande sensibilité à l’insuline et protéger ainsi la descendance du risque futur de diabète de type 2 (modèle rongeur pré-clinique et étude humaine en cours). Des cohortes canadiennes et leur modèle pré-clinique ont montré que « dans le cas de mères ayant présenté un diabète gestationnel, les bébés allaités présentent des marqueurs glycémiques plus favorables ainsi que des indicateurs d’une meilleure sensibilité à l’insuline et donc d’un meilleur équilibre métabolique à long terme que ceux qui n’ont pas été allaités », précise-t-elle.
De plus, les travaux de Marie-Cécile Alexandre-Gouabau montrent aussi que « le lait des mamans qui ont eu des bébés prématurés s’adapte pour répondre aux besoins spécifiques de ces enfants plus fragiles, car plus immatures ». Dans une étude menée sur des enfants nés entre 34 et 37 semaines d’aménorrhée, l’unité PhAN a mis en évidence que certains lipides du lait maternel sont associés à une croissance de meilleure qualité durant leur hospitalisation, en favorisant « une prise de masse maigre plutôt que de masse grasse ». Cet aspect est essentiel, souligne-t-elle, car « les prématurés ont tendance à grossir vite, mais en prenant plus de gras, surtout les garçons ». Un déséquilibre que l’allaitement maternel semble corriger partiellement. Pour ces enfants, le lait maternel joue également un rôle majeur dans la protection immunitaire. Grâce à sa richesse en anticorps mais également en certains composés de la membrane des globules gras, le lait maternel protège les nourrissons prématurés des infections gastro-intestinales ou respiratoires et réduit nettement les risques d’entérocolite nécrosante, une lésion de la muqueuse interne de l’intestin, qui peut être mortelle dans cette population infantile à haut risque. Enfin, malgré la présence, à l’état de traces, de contaminants chimiques lipophiles dans le lait maternel, « la balance bénéfice-risque demeure pour tous les enfants en faveur du bénéfice », souligne la chercheuse.
Et les préparations pour nourrissons ?
Pour les parents qui ne peuvent ou ne souhaitent pas allaiter, il existe depuis la fin du xixe siècle des préparations (« laits ») pour nourrissons, dont l’usage s’est largement étendu après la première guerre mondiale. Avant 1 an, le lait de vache est déconseillé car trop riche en protéines et pauvre en acides gras essentiels, fer et certains micronutriments. À partir de 1 an, il peut être introduit progressivement et en alternance avec les laits de croissance. Il est conseillé d’utiliser du lait entier car les besoins en matières grasses des enfants jusqu’à 3 ans sont plus importants que ceux des adultes. Cependant, afin de se rapprocher au mieux de la composition du lait maternel, différents constituants d’intérêt sont l’objet de nombreuses recherches.
Les oligosaccharides (HMO) sont des glucides complexes qui intéressent la recherche. Le lait maternel en contient jusqu’à 20 g/L, contre des quantités très faibles dans les laits animaux. Jusqu’à 200 structures différentes ont été identifiées à ce jour parmi les HMO. Depuis 2016, l’introduction de HMO synthétiques dans les préparations pour nourrissons a été autorisée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Les essais cliniques suggèrent leurs effets bénéfiques sur la composition du microbiote, la réduction de certaines infections gastro-intestinales et une meilleure tolérance immunitaire, même si l’amplitude de ces effets reste modérée et dépendante du contexte.
Les chercheuses Isabelle Le Huërou-Luron et Sophie Blat de l’institut NuMeCan (Nutrition métabolismes cancer) s’intéressent, en collaboration avec Sergine Even de l’unité STLO (Science et technologie du lait et de l’œuf), aux bactéries présentes en très petite quantité dans le lait maternel humain et aux molécules qu’elles libèrent, les métabolites. Elles ont isolé un consortium de 11 bactéries et constitué un cocktail de 8 métabolites, qu’elles ont ensuite chacun testé sur des modèles de porcelets nouveau-nés, considérés comme un modèle proche du nourrisson humain. « L’ajout de ces 11 souches ou de ces 8 métabolites permettait de se rapprocher des caractéristiques intestinales observées chez les porcelets allaités, améliorant la maturation de la barrière intestinale et le développement immunitaire », précise Sophie Blat. La chercheuse souligne toutefois que l’ajout de toutes ces souches dans les laits infantiles n’est pas encore autorisé.
Dans les cohortes de naissance Eden et Elfe, les liens entre l’ajout de pré- ou probiotiques dans les préparations pour nourrissons et la santé respiratoire sont très hétérogènes selon la souche et la période d’exposition. Ceci souligne la nécessité de poursuivre les études pour mieux comprendre l’influence de ces pré- et probiotiques sur la santé de l’enfant.
Des « laits infantiles » hypoallergéniques inefficaces
Aucun effet protecteur des préparations hypoallergéniques contre d’éventuelles manifestations allergiques n’a été observé.
Des chercheurs d’INRAE et de l’Inserm ont étudié la relation entre la consommation de préparations pour nourrissons dites « hypoallergéniques » et les manifestations allergiques telles que l’eczéma, les sifflements respiratoires, l’asthme et les allergies alimentaires. Pour cela, ils ont suivi pendant 2 ans 15 000 enfants dans le cadre de la cohorte Elfe. Cette étude a montré que 5 % des enfants consommant à l’âge de 2 mois des préparations pour nourrissons recevaient ces préparations dites hypoallergéniques. Pourtant, la moitié d’entre eux n’avait aucun antécédent familial d’allergie justifiant leur prescription. L’étude révèle qu’aucun effet protecteur des préparations hypoallergéniques contre d’éventuelles manifestations allergiques n’a été observé comparativement aux préparations pour nourrissons classiques. Au contraire, l’utilisation à 2 mois de préparations hypoallergéniques chez des enfants sans signe d’allergie à cet âge était associée, dans les années qui suivent, à un risque plus élevé d’eczéma et d’allergies alimentaires. Ces résultats ont été confirmés dans les cohortes Paris et Eden.
Enfin, poussant plus loin la recherche, les unités STLO et NuMeCan ont aussi mis en évidence que certaines structures du lait maternel – des globules gras entourés d’une membrane naturelle biologique riche en lipides polaires et protéines – jouaient un rôle essentiel dans la digestion, l’immunité et le métabolisme du nourrisson. Mais dans les préparations pour nourrissons, les minuscules gouttelettes d’huiles végétales, souvent utilisées, ne reproduisent pas cette membrane. De nouvelles formules « biomimétiques », incorporant notamment de la matière grasse laitière et apportant la membrane originelle de ces globules gras, suggèrent chez le porcelet une meilleure assimilation des nutriments et un effet favorable sur le développement intestinal et métabolique.
Si la recherche contribue à faire évoluer la formulation des préparations pour nourrissons vers des produits plus proches du lait maternel, l’objectif n’est pas de remplacer cet aliment unique mais de pouvoir proposer des alternatives à l’allaitement plus respectueuses de la physiologie du nourrisson.
Le lait n’échappe pas à la pollution chimique
Pesticides, additifs, nanoparticules, microplastiques… Le lait maternel comme le lait industriel issu de l’agriculture conventionnelle ou biologique contiennent divers contaminants. Cette exposition des nourrissons, particulièrement vulnérables, soulève une inquiétude majeure en santé publique.
Parmi ces contaminants, figure le dioxyde de titane. Interdit comme additif alimentaire (E171) en France depuis 2020 et dans l’UE depuis 2022 pour son potentiel cancérogène, il reste présent dans le lait. C’est ce qu’ont mis en évidence des travaux récents menés par des scientifiques d’INRAE, de l’AP-HP, du synchrotron SOLEIL et du CNRS. Une contamination a été détectée dans 100 % des laits animaux (vaches, ânesses et chèvres, frais ou en poudre, biologiques ou conventionnels) et dans 83 % des préparations pour nourrissons du commerce.
Toujours utilisé dans les cosmétiques, dentifrices, médicaments, peintures, plastiques et emballages, ce composé persiste dans l’environnement et l’organisme. Il peut aussi franchir la barrière placentaire et atteindre la glande mammaire, exposant ainsi les fœtus et les nourrissons. Les particules de dioxyde de titane ont été détectées dans les laits maternels des 10 femmes volontaires vivant à Paris ou en proche banlieue, à des taux variables, certaines femmes présentant jusqu’à 15 fois plus de particules que d’autres.
« Le dioxyde de titane est génotoxique donc il peut altérer l’ADN, c’est ce qui avait justifié son interdiction dans l’alimentation comme additif. Mais, alors qu’il est utilisé dans de nombreux autres secteurs et qu’il ne se dégrade pas dans l’environnement, il n’est pourtant pas suivi comme polluant par l’Anses 2 dans les études d’alimentation totale, faute de valeur toxicologique de référence. Il échappe ainsi au suivi dont bénéficient le plomb ou le mercure, et on ignore encore à quelle exposition quotidienne ses effets toxiques se manifesteraient chez l’homme », explique Éric Houdeau, responsable de l’équipe ENTeRisk du laboratoire Toxalim (INRAE). Il ajoute : « Il existe des alternatives, comme le carbonate de calcium (E170), mais il faut rester vigilant. L’enjeu n’est pas seulement de remplacer une molécule par une autre mais d’avoir des produits conçus dès le départ pour être sans danger pour l’environnement et pour les humains. »
L’EFSA envisage une réévaluation des risques liés à l’hexane dans l’alimentation, notamment dans les préparations pour nourrissons.
Autre neurotoxique avéré, l’hexane, solvant issu du raffinage du pétrole, est couramment utilisé dans l’industrie agroalimentaire pour extraire l’huile végétale contenue dans des graines telles que le soja, le colza ou le tournesol. Sa présence a été détectée dans les préparations pour nourrissons. Meilleure nouvelle dans ce cas précis, celles issues de l’agriculture biologique ne semblent pas présenter de contamination à l’hexane car l’utilisation de ce solvant est interdite dans la filière bio. L’EFSA envisage une réévaluation des risques liés à l’hexane dans l’alimentation, notamment dans les préparations pour nourrissons. Des travaux de recherche sont menés par INRAE sur des solvants biosourcés, notamment le 2-méthyloxolane issu de la canne à sucre ou du maïs, et non du pétrole. Même si des investigations supplémentaires sont nécessaires, ce solvant apparaît comme une alternative plus sûre et plus durable à l’hexane.
Le contrôle des lactariums
La question des contaminants se pose également pour les laits collectés et utilisés par les lactariums (banque de lait maternel provenant de donneuses) qui collectent 75 000 litres chaque année en France pour les besoins de nourrissons hospitalisés. S’ils sont soumis à des contrôles bactériologiques et sérologiques stricts, aucune vérification chimique systématique n’est réalisée.
Le laboratoire de Jean-Philippe Antignac, directeur adjoint de l’unité de recherche Laberca, a contribué à documenter les niveaux de contaminants dans ce type d’échantillons, certains apparaissant supérieurs aux limites réglementaires du lait de vache ou des préparations pour nourrissons. Ces valeurs reflètent par ailleurs les différences d’exposition environnementale entre les donneuses, corrélées à leur lieu et style de vie, leur alimentation, et à leur statut socio-économique.
Cette absence de suivi chimique tient à un arbitrage budgétaire : les ressources des lactariums sont prioritairement orientées vers la lutte contre les infections. Pourtant, pour le chercheur, un contrôle minimal des contaminants chimiques serait une mesure de précaution légitime. Il ajoute : « Nous ne remettons pas du tout en cause les bénéfices de l’allaitement ni la générosité des donneuses dans le cadre des lactariums. Mais dès qu’un produit devient un aliment collectif, il mérite le même niveau d’attention que les autres. »
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Anne-Lise Carlo
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Rédactrice
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Lionel Serre
Illustrateur
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Sophie Nicklaus, Blandine de Lauzon-Guillain, Karine Adel-Patient
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