Dossier revue

Alimentation, santé globale

« Apprendre à mâcher pour mieux grandir »

Entretien avec Carole Tournier, chercheuse INRAE et responsable scientifique de la plateforme ChemoSens au Centre des sciences du goût et de l’alimentation (CSGA). 
 

Publié le 29 janvier 2026

Carole Tournier

Carole Tournier explore le rôle de la texture des aliments et de la mastication dans le comportement alimentaire des enfants. Ses travaux contribuent à faire évoluer les recommandations nationales sur la diversification alimentaire.

Comment vous êtes-vous intéressée à la texture des aliments des enfants ?

En observant des nourrissons de 6 à 18 mois avec ma collègue Sophie Nicklaus, directrice scientifique Alimentation et Santé à INRAE, nous avons déterminé quelles textures étaient acceptées selon l’âge des enfants. Ces données ont révélé une grande variabilité au sein des enfants d’un même âge, que nous avons cherché à comprendre.

Quels facteurs influencent la capacité des enfants à manger des morceaux ?

L’exposition précoce à une variété de textures est cruciale. Les enfants habitués à des aliments en morceaux juste après le démarrage de la diversification développent mieux leurs capacités masticatoires et acceptent plus facilement les aliments solides. Selon une étude épidémiologique anglo-saxonne, une exposition trop tardive aux différentes textures serait associée à davantage de difficultés alimentaires à 8 ans. Mais en France, il y a 10 ans, la texture était un angle mort de la recherche et des recommandations.

Dès lors, comment avez-vous mené vos recherches ?

Nous avons d’abord évalué les pratiques d’introduction des textures sur un échantillon de 3 000 mères. Nous avons constaté que, durant la période critique du développement de la mastication (entre 8 et 10 mois), la majorité des parents nourrissaient leur enfant avec des purées. Considérées comme plus pratiques et plus sûres, elles ne stimulent cependant pas la mastication.

De quelle façon vos travaux ont-ils contribué à faire évoluer les recommandations nationales ?

À partir de nos résultats, nous avons conçu un livret de conseils pratiques destinés aux parents, qui a été testé auprès de 60 mères et enfants. Un groupe suivait les recommandations du PNNS et un autre recevait notre livret ainsi qu’un suivi personnalisé par une diététicienne. Si après 7 mois, les mères du 2e groupe donnaient davantage de petits morceaux mous, les changements sont restés très modestes pour les morceaux plus durs et démontrent combien il est difficile de modifier les pratiques uniquement par des conseils. Lors de la mise à jour du PNNS, ce livret a été intégré aux réflexions conduites par Santé publique France et a permis d’ajouter la texture dans les nouvelles recommandations officielles publiées en 2021. 

Apprendre à mâcher aurait-il des effets plus larges ?

Apprendre à bien mastiquer, c’est stimuler le développement des muscles masticatoires et la coordination des mouvements de la langue et de la mâchoire, ce qui contribue à la croissance des arcades dentaires. De plus, la mastication est la première phase de la digestion des aliments. Elle transforme l’aliment en un bol alimentaire prêt à être avalé sans danger, tout en amorçant la digestion grâce aux enzymes salivaires. La mastication amorce la perception sensorielle de la texture et de la flaveur des aliments.

Existe-t-il un lien entre la mastication et le développement cognitif et langagier ?

Les données de la cohorte Elfe, analysées avec les chercheuses INRAE Maria Somaraki et Blandine de Lauzon-Guillain, ont montré que les enfants ayant reçu leurs premiers morceaux tardivement (après 10 mois) présentaient un développement du langage plus faible à 2 ans et un risque accru de retard développemental à 3,5 ans. Ces résultats ne permettent pas d’établir une causalité mais ils interrogent. La mastication et le langage partagent les mêmes structures anatomiques et en partie les mêmes structures de contrôle au niveau cérébral.

Le département