Dossier revue

Alimentation, santé globale

Et si la santé commençait avant la naissance ?

La période des 1 000 premiers jours de vie contribue à façonner durablement la santé et les risques de développer des maladies chroniques à l’âge adulte. Les recherches ont permis l’émergence du concept des « origines développementales de la santé et des maladies ». Explications.

Publié le 28 janvier 2026

L’alimentation durant les 1 000 premiers jours de vie influence notre santé sur le long terme. Si cette hypothèse est aujourd’hui confirmée par la science, l’histoire commence à la fin du siècle dernier.

1 000 premiers jours de vie : période depuis la conception jusqu’aux 2 ans révolus de l’enfant

2012 Date de création de la Société francophone de la DOHaD (SF-DOHaD)

La découverte de l’importance des premières phases de vie

Ces premières découvertes ont bouleversé la vision traditionnelle de la santé : les premières phases de la vie, y compris la période prénatale, « programment » en partie notre santé future.

Dans les années 1980, l’épidémiologiste David Barker fait une découverte surprenante : les régions britanniques à forte mortalité infantile dans les années 1920 présentent, 50 ans plus tard, une mortalité cardiovasculaire élevée. La reconstitution de cohortes historiques confirme, au niveau individuel, qu’un faible poids de naissance – reflet de conditions défavorables in utero – est associé à un risque accru de maladies chroniques à l’âge adulte. C’est l’avènement du paradigme des « origines développementales de la santé et des maladies » (DOHaD, Developmental Origins of Health and Disease), dans lequel s’inscrit le concept des 1 000 premiers jours. Pascale Chavatte-Palmer, chercheuse INRAE et directrice de l’unité Biologie de la reproduction, environnement, épigénétique et développement (Breed), raconte qu’à l’époque où David Barker présentait ses premiers travaux à Londres, les débats scientifiques étaient très vifs : « C’était une foire d’empoigne. Beaucoup de scientifiques continuaient de penser qu’au contraire tout se jouait uniquement dans la nutrition postnatale. » Ce désaccord illustre bien la révolution introduite par David Barker : « Nous étions loin du concept de “réponse adaptative et prédictive”, principe au cœur de la DOHaD, et les mécanismes restaient à l’époque inconnus. C’est pourquoi on parlait alors d’“hypothèse de Barker” plus que de théorie établie », poursuit la chercheuse. 
Ces premières découvertes ont bouleversé la vision traditionnelle de la santé : les premières phases de la vie, y compris la période prénatale, « programment » en partie notre santé future. Ces observations ont conduit les chercheurs et les autorités de santé à définir un cadre temporel pour cette période de vulnérabilité et de plasticité biologique, donnant naissance au concept des 1 000 premiers jours. Ceux-ci correspondent à la période allant de la conception jusqu’aux 2 ans révolus de l’enfant, incluant ainsi la grossesse, la naissance et les premiers mois de vie jusqu’à la diversification alimentaire complète. En santé publique, cette période est considérée comme cruciale car elle fonde le développement physique, cérébral et comportemental de l’individu. Ce concept guide aujourd’hui des politiques publiques visant à soutenir les familles, promouvoir des environnements favorables à la santé de l’enfant et de ses parents, et prévenir les inégalités sociales de santé. 

Une période décisive sur tous les plans

Durant ces 1 000 jours, tout se joue ou presque, y compris l’apprentissage du goût qui s’opère in utero puis via l’alimentation précoce : l’exposition répétée à une diversité d’aliments module les préférences alimentaires, pouvant agir comme un levier pour une alimentation future plus variée. Après la naissance, un autre acteur essentiel entre en scène : le microbiote, en particulier intestinal mais aussi buccal, cutané, pulmonaire… Les milliards de microorganismes qui colonisent peu à peu le système digestif participent non seulement à la digestion et à l’immunité, mais aussi à la communication entre l’intestin et le cerveau. Le cerveau du bébé connaît une croissance fulgurante : il triple de volume et tisse des milliards de connexions entre ses neurones. C’est à ce moment-là que se mettent en place les bases de la mémoire, du langage, des émotions et du lien social. Les premières expériences de vie participent à façonner les réponses comportementales : les capacités d’adaptation, les compétences sociales et l’aptitude à gérer le stress, contribuant ainsi à la santé globale de l’individu. Le métabolisme, enfin, se met en place et s’adapte pour réguler l’utilisation de l’énergie et des nutriments : une alimentation trop riche ou déséquilibrée à ce stade peut laisser une empreinte durable, augmentant le risque d’obésité ou de diabète à l’âge adulte.

Le lien central mère-enfant 

Lors de cette période décisive, la mère occupe une place prépondérante : son mode de vie et ses choix nutritionnels influencent directement les fondations physiologiques et cognitives de l’enfant. Durant la vie fœtale, l’équilibre nutritionnel maternel est crucial : fer, iode, folates, vitamine D, acides gras oméga-3 ou encore protéines. 
Si la nutrition a longtemps dominé les recherches sur la DOHaD, celle-ci s’étend aujourd’hui à d’autres facteurs : conditions socio-économiques, stress physique, chimique ou psychique, expositions environnementales ou qualité du lien parent-enfant. « Ainsi par exemple, une exposition à un stress thermique – comme les vagues de chaleur – en fin de grossesse pourrait avoir des effets délétères sur les générations suivantes. Nous travaillons sur ce sujet dans le cadre d’un projet de recherche franco-américain », explique la chercheuse Pascale Chavatte-Palmer.

L’une des avancées majeures issue de ces travaux de la DOHaD réside dans la mise en évidence du rôle de l’épigénétique, c’est-à-dire des mécanismes biologiques qui modifient l’expression des gènes en réponse à des facteurs environnementaux, sans altérer la séquence de l’ADN. Ces mécanismes expliquent comment les expériences prénatales ou périnatales peuvent laisser des marques durables – parfois transgénérationnelles – sur le génome. En France, la Société francophone DOHaD œuvre à la diffusion et à la formation sur ces questions. Pour la recherche, comprendre comment la santé se façonne dès les premiers instants de la vie permet de repenser la prévention et la prise en charge des maladies chroniques actuelles.

Les limites d’un concept clé 

Ce concept des « origines développementales de la santé et des maladies » présente cependant des limites invitant à éviter toute interprétation déterministe. En premier lieu, il néglige souvent la phase pré-conceptionnelle, réduisant ainsi la portée préventive des actions. Pourtant, la santé et le mode de vie des futurs parents influencent déjà le développement de l’enfant. Par ailleurs, cette empreinte précoce n’impose pas un destin biologique irréversible : les effets nutritionnels et environnementaux demeurent probabilistes et modulables par la plasticité du développement et les contextes ultérieurs (familiaux, sociaux, scolaires). À titre d’exemple, la prévention des maladies métaboliques et de l’obésité dépasse les 1 000 jours : la formation des cellules adipeuses se poursuit jusqu’à l’âge de 6 ans, période où alimentation, activité physique et environnement restent des acteurs majeurs. Les 1 000 jours constituent donc une base mais ils s’inscrivent dans une trajectoire plus longue.

Épidémiologie : au cœur des cohortes

En épidémiologie, une cohorte suit dans le temps un groupe d’individus défini sur des critères spécifiques dans le but d’étudier, par exemple, la survenue de maladies ou d’autres événements de santé. Les cohortes pédiatriques permettent de comprendre les facteurs influençant la santé et le développement de l’enfant, grâce à une approche multidisciplinaire et longitudinale. Voici quelques-uns de ces dispositifs.

Pelagie

L’exposition aux contaminants chimiques 

Coordonnée par l’Inserm en collaboration avec le CHU de Rennes, la cohorte Pelagie (Perturbateurs endocriniens : étude longitudinale sur les anomalies de la grossesse, l’infertilité et l’enfance) cherche à évaluer l’impact des expositions prénatales et postnatales aux polluants environnementaux.
Année de lancement : 2002 
Lieu : Bretagne
Nombre de personnes suivies : environ 3 500 femmes enceintes et leurs enfants

Pasture

Environnement fermier et allergies 

La cohorte Pasture (Protection against Allergy STUdy in Rural Environments) étudie l’effet potentiellement protecteur du contact précoce avec l’environnement 
fermier (versus rural non fermier) sur l’asthme et les allergies, via la modulation du système immunitaire.
Année de lancement : 2002
Lieu : 5 pays européens (dont la France) Nombre de personnes suivies : 1 000 enfants de régions rurales, vivant ou non à la ferme
 

Opaline

La formation du goût

La cohorte Opaline (Observatoire des préférences alimentaires du nourrisson et de l’enfant) a permis d’étudier la formation des préférences alimentaires chez l’enfant.
Période de recrutement : de 2005 à 2009
Lieu : Dijon 
Nombre de personnes suivies : 318 couples mère-enfant

Elfe

Comment les enfants grandissent-ils ? 

Première étude nationale de cette envergure, Elfe (Étude longitudinale française depuis l’enfance) explore les effets des expositions précoces, des habitudes de vie et de l’environnement sur la santé, le développement et la socialisation de l’enfant. Coordonnée par l’Ined et l’Inserm avec l’Établissement français du sang, elle mobilise plus de 150 chercheurs.
Année de lancement : 2011 
Lieu : tout le territoire français métropolitain Nombre de personnes suivies : plus de 18 000 enfants sur 20 ans

Sepages

La pollution atmosphérique 

La cohorte Sepages (Suivi de l’exposition à la pollution atmosphérique durant la grossesse et effet sur la santé) vise à caractériser l’exposition aux contaminants de l’environnement et à étudier leurs effets sur la santé. La cohorte est coordonnée par l’Inserm, l’université Grenoble Alpes et en partenariat avec le Centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes.
Année de lancement : 2014 
Lieu : région grenobloise
Nombre de personnes suivies : 484 femmes enceintes, 410 conjoints et environ 470 enfants suivis jusqu’à 5 ans 

Eden

Les déterminants précoces 

Pilotée par l’Inserm, elle analyse l’impact des déterminants précoces sur la santé et le développement de l’enfant jusqu’à l’âge adulte. Parmi les déterminants étudiés : 
la nutrition de la mère pendant la grossesse, son exposition aux pollutions, le rôle des facteurs socio-économiques et psycho-affectifs, etc.
Année de lancement : 2003 
Lieu : femmes recrutées dans les maternités des CHU de Nancy et Poitiers
Nombre de personnes suivies : 2002 femmes suivies depuis la grossesse et ensuite avec leur enfant

Filomene

Étude de l’exposome au sens large 

Inscrite dans le plan France 2030, la cohorte Filomene (France-investigation longitudinale sur les maladies et l’environnement dans l’enfance) analysera l’exposome – l’ensemble des expositions environnementales – dès le début de la vie et son influence durable sur la santé.
Année de lancement : en cours de constitution 
Nombre de personnes suivies : 100 000 enfants depuis la grossesse jusqu’à l’âge adulte

Et après ?

Une fois les associations entre alimentation et santé mises en lumière par les cohortes, il est nécessaire de les expliquer en ayant recours à des modèles animaux, en particulier murins (rats, souris) et lapins car ils offrent la possibilité d’explorer les mécanismes périnataux et épigénétiques (fonction placentaire, qualité du sperme, transmission intergénérationnelle…). Ils sont indispensables en raison des limites éthiques à l’expérimentation directe sur l’homme.

Le rôle déterminant des pères

Longtemps centrée sur les mères, la recherche sur la santé des générations futures s’intéresse désormais également aux pères, dont le rôle est aussi déterminant dès la période pré-conceptionnelle et tout au long des 1 000 premiers jours. Ce tournant scientifique a donné naissance au champ de la POHaD (Paternal Origins of Health and Disease), inspiré du modèle DOHaD.

Une influence sur la descendance 

Les premières études ont révélé que l’environnement et les habitudes des futurs pères avant la conception peuvent influencer la santé de leurs enfants, non par le code génétique de l’ADN mais par des modifications épigénétiques des spermatozoïdes. Chez l’animal, une alimentation riche en graisses, l’exposition à des perturbateurs endocriniens ou à des toxines altèrent la qualité spermatique et son empreinte épigénétique. Ces marques affectent l’expression des gènes et peuvent être transmises à la descendance, augmentant les risques d’obésité, de troubles métaboliques ou de maladies chroniques. Le sperme, tel une mémoire biologique, refléterait ainsi les modes de vie du père. « Ce champ de recherche reste encore à approfondir chez l’homme. On ne sait pas encore quelles conséquences ces modifications épigénétiques ont sur le développement de l’enfant », explique Marie-Aline Charles, chercheuse Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (CRESS sous tutelle de l’Inserm, INRAE, université Paris Cité et université Sorbonne Paris Nord) et directrice de la cohorte Elfe.

Vers une prévention ciblant aussi les pères

Ces découvertes soulignent l’importance des mécanismes transgénérationnels et invitent à repenser la prévention plus seulement autour de la mère : informer les jeunes hommes sur leur hygiène de vie, étudier l’impact des polluants sur la fertilité masculine, ou encore considérer la transmission du microbiote paternel après la naissance. 
« Cette reconnaissance du rôle paternel dans cette logique trans-générationnelle permet de sortir d’une logique de culpabilisation féminine et de promouvoir une approche plus équilibrée du couple dans la santé pré-conceptionnelle », conclut Pascale Chavatte-Palmer, dont le laboratoire étudie comment les gamètes paternels intègrent et transmettent ces marques liées à l’environnement.

Le département