Dossier revue

Alimentation, santé globale

L’allaitement, reflet des inégalités sociales

Les cohortes Elfe et Eden, ainsi que les grandes enquêtes publiques comme l’enquête nationale périnatale (ENP), révèlent une réalité contrastée en matière d’allaitement.
 

Publié le 29 janvier 2026

Selon l’ENP 2021, 56 % des femmes allaitent exclusivement à la maternité, mais seuls 34 % des nourrissons sont encore allaités à 2 mois. Les données de l’étude Elfe indiquaient qu’en 2011 70 % des mères commençaient à allaiter à la maternité, mais seulement 19 % poursuivaient à 6 mois. Des chiffres bien éloignés des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé qui préconisent un allaitement exclusif jusqu’à cet âge. En France, l’objectif spécifique du PNNS (Programme national nutrition santé) est d’allonger la durée moyenne de l’allaitement à au moins 17 semaines, soit environ 4 mois.
Ces écarts cachent la persistance de forts déterminants sociaux et culturels. Les taux d’allaitement varient selon le niveau d’études, le statut d’emploi et les origines socioculturelles : les mères plus diplômées (enseignement supérieur) allaitent en moyenne 3 à 4 mois de plus que celles des milieux populaires, et les femmes nées en France allaitent moins longtemps que celles d’origine étrangère. Les femmes les plus diplômées disposent d’un meilleur accès à l’information et aux dispositifs de soutien à l’allaitement. Dans un rapport sur l’allaitement maternel du Haut Conseil de la santé publique (2024), les études montrent que la précarité, des conditions de travail rigides et la reprise rapide du travail entravent fortement l’allaitement.

Des programmes pour réduire la fracture

Sociologue à INRAE, Séverine Gojard souligne que les recommandations médicales sont « socialement situées sans en avoir conscience » : elles ignorent souvent les réalités matérielles des mères exerçant des métiers physiques ou précaires, pour lesquelles « si c’est pour se donner du mal à mettre en place un allaitement et arrêter tout de suite, cela n’en vaut pas la peine. » Selon elle, seule une action de proximité, appuyée sur des relais locaux, pourrait réduire ces écarts. 
La chercheuse Marie-Aline Charles met en avant le programme Malin, porté par la Croix-Rouge et des acteurs publics-privés, qui vise à améliorer la santé nutritionnelle des jeunes enfants de familles précaires en combinant accompagnement éducatif et soutien matériel pour favoriser l’allaitement. L’étude scientifique en cours, ECAIL, portée par Sandrine Lioret, chercheuse Inserm au CRESS, est en cours pour analyser le bénéfice de ce programme.

Travailler et allaiter : une équation presque impossible

Concilier maternité et emploi constitue un frein majeur à l’allaitement prolongé. La reprise du travail autour du troisième mois de l’enfant rend difficile l’application des recommandations de l’OMS. Si le Code du travail prévoit des aménagements, peu d’entreprises offrent des espaces et des conditions adaptés.

L’entourage, un rôle décisif

La cohorte Elfe met en évidence le rôle des représentations familiales et culturelles : les transmissions générationnelles et l’origine sociale orientent les pratiques. Séverine Gojard observe que « les femmes moins diplômées s’adressent davantage à leur entourage », tandis que les plus diplômées se tournent plus vers les professionnels de santé pour la décision d’allaiter. Les normes alimentaires évoluent, mais dans certains milieux, l’expérience familiale prime sur les recommandations médicales.
Le soutien du père joue également un rôle décisif : sa présence et son implication augmentent la durée moyenne de l’allaitement de 2 mois. Reconnaître cette co-responsabilité parentale permet, selon Séverine Gojard, de rompre avec un modèle culpabilisant centré sur la mère. Sur les terrains d’enquête de la sociologue, certaines femmes exprimaient d’ailleurs un ras-le-bol face à la pression normative : « Foutez-nous la paix avec l’allaitement ! », témoignent-elles dans une forme de résistance protectrice face à la culpabilisation.
 

L’allaitement devient révélateur du contrat social autour de la maternité.

L’allaitement devient ainsi un révélateur du contrat social autour de la maternité. Comme le conclut Séverine Gojard, il s’agit de reconnaître les déterminants sociaux et genrés de l’allaitement, de renforcer le soutien collectif plutôt que l’injonction individuelle, et de redonner aux femmes la liberté de choisir, sans culpabilité, la manière de nourrir leur enfant. Les tensions autour de l’allaitement sont plus généralement révélatrices de la charge qui pèse sur les mères, parfois de manière exclusive, concernant l’alimentation des enfants.

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