Verrous et leviers pour la transformation des systèmes alimentaires en Europe

La transformation de nos systèmes alimentaires afin qu’ils deviennent plus durables, sains, résilients et compétitifs progresse lentement. Nos modes de production et de consommation alimentaires sont enfermés dans des mécaniques dont il est difficile de s’extraire. Tel est le constat d’un article scientifique publié le 1er juin 2026 dans Nature Food, rédigé par Jørgen E. Olesen (Université d’Aarhus), Bart de Steenhuijsen Piters (Wageningen University & Research) et Sophie Nicklaus (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement – INRAE) en collaboration avec d’autres chercheurs européens. Face à ce constat, les scientifiques dressent les conditions indispensables pour accélérer le mouvement, cette contribution constitue la première production d’une nouvelle alliance scientifique européenne.

Publié le 04 juin 2026

© INRAE

« Un large consensus existe sur la nécessité de transformer l’offre alimentaire en Europe. Pourtant, les cadres réglementaires demeurent très conservateurs, ce qui ralentit considérablement le changement. C’est cette tension que nous avons cherché à comprendre », explique Sophie Nicklaus.

Ainsi, malgré des textes qui appellent à un changement d’ampleur tels que le Pacte vert pour l’Europe (European Green Deal) ou les plans nationaux climat des États membres, les progrès demeurent tenus et les mêmes difficultés persistent, année après année.

Pourquoi est-il si difficile de changer un système alimentaire ?

Le système agroalimentaire européen est soumis à de fortes pressions. Le changement climatique entraîne des sécheresses et des inondations, tandis que l’agriculture exerce des pressions croissantes sur la nature, le climat et l’environnement. Les maladies liées aux modes de vie et à l’alimentation pèsent de plus en plus lourdement sur les systèmes de santé. Dans le même temps, l’agriculture est appelée à fournir une alimentation abordable tout en contribuant à l’action climatique, à la préservation de la biodiversité et à la sécurité alimentaire, sans perdre en compétitivité sur les marchés mondiaux.

Alors que de solides arguments plaident en faveur d’un changement de trajectoire, la transformation du système alimentaire européen se heurte continuellement à des obstacles. Les verrous sont des mécanismes qui s’auto-renforcent et enferment l’Europe dans certaines façons de produire, de réglementer et de consommer les aliments.

Le problème ne réside pas dans un manque de connaissances ou de volonté de la part des acteurs. Au contraire, de nombreux agriculteurs, entreprises, consommateurs et décideurs publics souhaitent évoluer. Mais ils agissent dans un environnement où les incitations, les réglementations, les structures de marché et les habitudes orientent les comportements dans des directions parfois contradictoires, ce qui contribue ainsi à maintenir les systèmes existants.

L’équipe de recherche a identifié cinq mécanismes de verrouillage dans nos modes de production, de consommation et nos structures réglementaires. 

Cinq mécanismes de verrouillage qui freinent l’Europe

1. Des politiques fragmentées et un manque de coordination

Un problème fondamental tient au fait que le secteur alimentaire européen est gouverné de manière fragmentée. L’Union européenne dispose d’une politique agricole commune, mais les questions liées à l’alimentation, à la santé, à l’environnement, au commerce ou à la consommation sont souvent traitées dans des cadres politiques distincts.

Cette fragmentation conduit parfois à des mesures contradictoires. Un dispositif d’aide peut encourager l’augmentation de la production tandis que les autorités sanitaires recommandent simultanément de réduire la consommation de certains aliments. Les objectifs climatiques et environnementaux peuvent également entrer en conflit avec des priorités économiques de court terme.

« Si l’on considère uniquement l’agriculture sans prendre en compte l’ensemble de la chaîne alimentaire, du sol à l’assiette, on perd toute cohérence. Il s’agit d’un défi structurel majeur », souligne Bart de Steenhuijsen Piters.

2. La difficile évolution des comportements et habitudes alimentaires 

Dans une grande partie de l’Europe, les régimes alimentaires se caractérisent par une consommation élevée de produits d’origine animale et d’aliments peu favorables à la santé.

Cette situation a des conséquences importantes pour le climat, l’environnement et la santé publique.

Mais le changement reste difficile même pour un consommateur souhaitant adopter une alimentation plus saine et plus durable. Le prix, les traditions culturelles, la disponibilité des produits, le marketing et les normes sociales peuvent le freiner.

3. Les structures de marché et les rapports de pouvoir

Le système alimentaire est largement organisé autour de la recherche d’efficacité, de la production à grande échelle et de prix bas. Cette organisation a permis de rendre l’alimentation plus accessible et plus abordable, mais elle a également enfermé le secteur dans des trajectoires en place. 

« Lorsque seule l’efficacité à court terme est récompensée, il devient difficile d’investir dans des solutions dont les bénéfices ne se manifestent qu’à long terme, comme la santé des sols, la biodiversité, la stabilité climatique ou la santé humaine », explique Jørgen E. Olesen.

4. Des coûts environnementaux qui ne sont pas intégrés aux prix

Les émissions de gaz à effet de serre, l’érosion de la biodiversité ainsi que la dégradation des sols et des ressources en eau affectent l’ensemble de la société. Pourtant ces coûts se répercutent rarement sur les prix des aliments. Cette situation réduit la compétitivité des alternatives plus durables.

5. Les crises et l’incertitude comme nouvelle norme

Le changement climatique, l’instabilité géopolitique et les perturbations des marchés mondiaux rendent l’approvisionnement alimentaire européen de plus en plus vulnérable.

Pourtant, le système reste principalement optimisé pour l’efficacité économique plutôt que pour la robustesse.

Une nouvelle coopération scientifique européenne face à la complexité des systèmes alimentaires

Comprendre ces mécanismes de verrouillage réclame une approche transdisciplinaire. C’est pourquoi l’article publié dans Nature Food a été élaboré dans le cadre d’une nouvelle alliance européenne de recherche réunissant des chercheurs issus des sciences du vivant, des sciences sociales et de la recherche en nutrition.  Ils se sont mobilisés autour d’une question commune : pourquoi la transformation du système alimentaire européen progresse-t-elle si lentement et comment faire mieux ?

Pour réaliser cette étude, 34 scientifiques ont contribué à une évaluation systématique des obstacles et des opportunités tout au long de la chaîne alimentaire, depuis les sols et la production agricole jusqu’à la consommation et jusqu’aux politiques publiques.

Cinq principes pour accélérer la transformation

  1. Garantir l’accès à une alimentation saine, durable et abordable
  2. Associer l’ensemble des acteurs aux processus de transformation, y compris celles et ceux qui risquent d’en supporter les coûts
  3. Mettre en place des processus décisionnels transparents et favorisant la redevabilité
  4. Utiliser la diversité des systèmes agroalimentaires européens comme un atout
  5. Faire évoluer/changer les mentalités pour privilégier les biens communs

Passer de l’analyse à l’action

L’article met en lumière plusieurs initiatives qui appliquent déjà ces principes, notamment l’Accord vert tripartite danois (en anglais, Green Tripartite Agreement) ainsi que différents partenariats qui favorisent une alimentation plus saine et le développement de systèmes alimentaires territorialisés à travers l’Europe.

« Il ne s’agit pas seulement de nouvelles technologies. Il est également question de gouvernance, de priorités collectives et de la capacité à appréhender le système dans son ensemble », souligne Jørgen E. Olesen.

Les prochaines étapes consisteront à coordonner des travaux de recherche à même de démontrer qu’une mise en œuvre rigoureuse de ces principes constitue une condition essentielle à la transformation des systèmes agroalimentaires européens.

Qu’est-ce que le système alimentaire européen ?

Le système alimentaire européen recouvre l’ensemble de la chaîne allant du sol à l’assiette. Il comprend toutes les activités et tous les acteurs impliqués dans la production, la transformation, la distribution, la commercialisation et la consommation des aliments en Europe.

Cela inclut notamment :

  • l’agriculture ;
  • l’industrie agroalimentaire ;
  • le transport et le commerce ;
  • la distribution ;
  • les consommateurs ;
  • les politiques publiques et la réglementation.

Le système alimentaire influence le climat, la biodiversité, la santé, l’économie et les conditions sociales. Pour les chercheurs, ces enjeux sont étroitement liés et ne peuvent être résolus séparément.

 

Pour en savoir plus

Partenaires : Université d’Aarhus (Danemark) ; Wageningen University & Research (Pays-Bas) ; INRAE – Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (France) ; Université de Copenhague (DK) ; Université Toulouse Capitole ; Université Sorbonne Paris Nord ; Université Paris Cité ; Université Paris-Saclay ; AgroParisTech ; Université de Montpellier ; Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) (FR)

Conflits d’intérêts : aucun conflit d’intérêts déclaré.

Référence : l’article “Principles for guiding and unlocking transformation of the European Union agrifood system” est publié dans Nature Food.  Ses auteurs sont : Jørgen E. Olesen, Bart de Steenhuijsen, Sophie Nicklaus, Jessica Aschemann-Witzel, Martha Bakker, Céline Bonnet, Hilke Bos-Brouwers, Lionel Bretillon, Henrik Brinch-Pedersen, Jeroen J. L. Candel, Tommy Dalgaard, Cécile Detang-Dessendre, Jørgen Eriksen, Edith J. M. Feskens, Agustín González Gaviola, Atze Jan van der Goot, Niels Halberg, Emmanuelle Kesse-Guyot, Marie Trydeman Knudsen, Per Kudsk, Miranda P. M. Meuwissen, Thomas Nesme, Stacy C. Pyett, Catherine M. G. C. Renard, Ruerd Ruben, Rogier P. O. Schulte, Antonius G. T. Schut, Louis-Georges Soler, Bo Jellesmark Thorsen, Stéphane Turolla, Hugo de Vries, Sigrid C. O. Wertheim-Heck, and Jette F. Young

 

Contacts

Sophie Nicklaus

Directrice scientifique Alimentation et Santé

INRAE

Jørgen E. Olesen

Professeur et chef de département

Département d'Agroécologie de l'université d'Aarhus (Danemark)

Bart de Steenhuijsen Piters

Directeur de recherche sur les systèmes alimentaires

WUR (Pays-Bas)

Camilla Brodam Galacho

Relations presse

Département d'Agroécologie de l'Université d'Aarhus (Danemark)

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