Dossier revue
AgroécologieAu champ, des atouts à valoriser
Les relations symbiotiques qu’elles entretiennent avec des bactéries fixatrices d’azote de l’air font des légumineuses des cultures à part, très précieuses dans les champs. Pourtant, elles peinent encore à convaincre la majorité des agriculteurs, avec un modèle agricole en transition, des filières en cours de structuration et une offre variétale limitée face aux besoins actuels. Décryptage.
Publié le 03 février 2026
Les légumineuses à graines en France
2e producteur européen en 2024, derrière l’Italie, avec 989 000 tonnes.
425 300 hectares de cultures en 2024, dont 152 000 pour le seul soja.
Cultiver des légumineuses en associations vertueuses avec d’autres plantes ne date pas d’hier. Il y a quelques millénaires, les Mayas plantaient déjà des haricots au pied des plants de maïs, faisant office de tuteurs. Mieux, ces haricots rendaient également le sol plus fertile pour les cultures suivantes. Et ce, grâce à la capacité unique des légumineuses à s’associer à des bactéries fixatrices d’azote de l’air, les Rhizobia. « Il y a un véritable dialogue moléculaire dans le sol entre les racines des légumineuses et ces bactéries. Ces dernières pénètrent dans les poils absorbants des racines et y forment des nodosités, organes contenant des colonies bactériennes spécialisées », décrit Marion Prudent, chercheuse INRAE à l’unité Agroécologie. Une véritable symbiose se met alors en place. Les bactéries captent l’azote de l’air et le transforment au bout de nombreuses étapes en acides aminés, essentiels à la synthèse des protéines pour la plante. En échange, cette dernière fournit de l’énergie aux bactéries présentes dans les nodosités.
Dans le cas d’une culture associée, la légumineuse ne fournit pas directement l’azote de l’air qu’elle a fixé à sa voisine, mais a le mérite de ne pas entrer en compétition avec elle pour l’azote minéral du sol. Une fois les graines récoltées, le reste de la plante enrichira le sol en azote pour les cultures suivantes. De quoi rendre les légumineuses des plus intéressantes en cultures associées, mais aussi dans un cycle de rotation des cultures.
« Mettre des légumineuses permet de limiter l’apport d’engrais azoté de synthèse, ce qui offre des conditions moins favorables aux adventices. »
Stéphane Cordeau
De multiples bienfaits en cultures associées
« À part le soja, la plupart des légumineuses ont des rendements incertains en culture seule et ont une carte à jouer au sein d’associations de cultures », juge Laurent Bedoussac de l’unité Agir, qui travaille depuis des années auprès des agriculteurs pour leur proposer les associations les plus adaptées à leurs besoins. « Il y a toujours une compétition entre les plantes, sur les ressources en eau, en lumière ou en nutriments du sol. Il faut bien définir en amont l’objectif visé : sécuriser une culture, diversifier sa production, limiter l’apport d’intrants azotés… Il n’y a pas de recette toute prête, on doit s’adapter à chaque situation. »
Au-delà de ces questions de rendements, l’association de légumineuses avec d’autres cultures offre une foule de services. Au sein de l’unité Agroécologie, les légumineuses ont naturellement trouvé leur place. « Lutter contre les adventices passe avant tout par une diversification des cultures, temporelle avec des rotations et spatiale avec des associations », avance le chercheur Stéphane Cordeau. « Mettre des légumineuses permet de limiter l’apport d’engrais azoté de synthèse, ce qui offre des conditions moins favorables aux adventices. En interculture, ces légumineuses couvriront également le sol, empêchant le développement d’adventices. »
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Une filière légumineuse en pleine structuration
Malgré ces avantages, la question du rendement incertain des légumineuses continue à faire peur à certains agriculteurs, constate Laurent Bedoussac. « Si on reste dans un objectif de maximisation de la production, les incertitudes autour du rendement posent problème. Mais si on adopte la vision plus globale de l’agroécologie, les légumineuses ont un rôle crucial à jouer. » D’où le fait que les légumineuses aient aujourd’hui une place 3 fois plus importante dans les exploitations en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle. Le professeur en sciences agronomiques souligne notamment les retards pris par l’ensemble des acteurs, au niveau international comme en France, dans la connaissance des légumineuses, leurs associations avec des céréales, les questions de tri des récoltes qui se posent alors, avec des outils parfois encore peu adaptés ou trop onéreux tels que les trieurs optiques…
« Encore aujourd’hui, intégrer des légumineuses ne permet pas d’augmenter suffisamment les marges des agriculteurs pour qu’il y ait un véritable effet incitatif », abonde l’économiste Marie-Benoît Magrini, spécialiste de la filière légumineuses. « D’où l’intérêt de la mise en place de primes via des contrats entre coopératives agricoles et industriels, afin de convaincre les producteurs de passer le pas. Ces primes associées à une structuration de filière pourraient être complétées par d’autres dispositifs publics. » Pour l’économiste INRAE, cette structuration du secteur combinant public-privé s’avère bien plus simple à mettre en place au niveau régional que national.
Aujourd’hui, une douzaine d’initiatives locales fleurissent ainsi à travers la France pour mobiliser l’ensemble de la filière. Une tendance initiée entre autres dès 2017 en Occitanie avec le projet FILEG 1. Plus de 70 structures (producteurs, sélectionneurs, semenciers, coopératives, industriels de la transformation et de la distribution…) ont ainsi été réunies pour imaginer une filière locale durable et viable, répondant aux besoins des consommateurs comme des producteurs occitans, tout en prenant en compte les enjeux de transition agroécologique. De ce projet est née en 2022 l’association éponyme qui continue de fédérer plus de 80 structures pour développer la filière en région. Signe de cette volonté plus globale, de nombreuses agences de l’eau et régions financent des projets comme FILEG, voyant tout l’intérêt des légumineuses pour réduire les intrants qui nuisent à la qualité de l’eau et bénéficier de leurs nombreux autres services environnementaux.
1. Projet porté par Terres Inovia en collaboration avec INRAE, Terres Univia, la région Occitanie, la DRAAF Occitanie et CISALI.
Associations de culture
Le projet européen IntercropVALUES, lancé en 2022 et réunissant quelque 27 structures de 15 pays, vise à développer des cultures associées vertueuses. Il fait suite à un autre projet européen coordonné par INRAE, intitulé ReMIX, qui a permis de produire une cinquantaine de fiches techniques présentant des associations intégrant une ou plusieurs légumineuses, basées sur des essais de terrain. Comme le montrent les exemples ci-dessous, chaque association comporte son lot d’avantages et d’inconvénients.
Blé + féverole
Objectif : Produire un blé de qualité
Débouchés : Blé destiné à l’alimentation humaine, féverole à l’alimentation animale
Avantages : Réduire les apports en engrais azotés, casser le cycle des maladies, assurer la récolte d’au moins une culture, assurer un bon taux protéique du blé
Inconvénients : Semis et tri des graines plus complexes
Orge + pois
Objectif : Sécuriser la production
Débouchés : Orge et pois destinés à l’alimentation animale, vendus séparément ou non
Avantages : Limiter les adventices, réduire la verse de l’orge, assurer un bon rendement, réduire les apports en engrais azotés
Inconvénients : Tri difficile (si orge et pois vendus séparément)
Colza + légumineuses
Objectif : Réduire les intrants de synthèse (engrais et produits phytopharmaceutiques)
Débouchés : Colza destiné à l’alimentation humaine et tourteau à l’alimentation animale
Avantages : Limiter les adventices, réduire les apports en engrais azotés
Inconvénients : Rendement plus faible du colza si les légumineuses ne sont pas correctement détruites par le gel
Lentille + blé
Objectifs : Sécuriser la production de lentille et produire un blé de qualité
Débouchés : Lentille et blé destinés à la consommation humaine
Avantages : Réduire la verse de la lentille (effet tuteur du blé) et limiter les adventices
Inconvénients : Tri très difficile
Les Rencontres francophones légumineuses
En 2016, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies (FAO) lance l’année internationale des légumineuses. INRAE décide de suivre ce mouvement mondial en l’adaptant aux problématiques françaises. L’institut s’allie alors au Cirad et à l’interprofession Terres Univia et l’institut technique Terres Inovia pour organiser au printemps de la même année les premières Rencontres francophones légumineuses (RFL) à Dijon. Après 2 éditions en France en 2018 et 2021, professionnels du secteur et chercheurs se sont réunis en 2024 à Dakar, au Sénégal, afin d’élargir encore plus les thèmes et les espèces d’intérêt pour les agriculteurs francophones en dehors des frontières européennes.
Chaque édition voit s’enchaîner sur 2 jours des cycles de conférences, des présentations de résultats de recherches, des appels à projets, des tables rondes et des stands en tous genres, précédant une 3e journée dédiée aux partenaires et projets locaux. Une multitude de formats autour d’un objectif commun : réunir tous les acteurs de la filière pour développer ensemble la culture, la valorisation et la consommation des légumineuses.
La prochaine et 5e édition des RFL est déjà prévue pour l’automne 2027 à Lyon. Elle devrait rassembler près de 500 acteurs du secteur et de la recherche francophone.
CA-SYS : l’expérimentation grandeur nature
Nichée au cœur du domaine INRAE d’Époisses, à quelques kilomètres de Dijon, la plateforme CA-SYS s’étend sur 125 hectares dédiés à l’expérimentation de systèmes agroécologiques innovants. « Notre objectif est de démontrer que l’on peut utiliser la biodiversité sauvage et cultivée pour remplacer totalement les pesticides, et ce en gardant un système performant. De nombreuses publications scientifiques le montrent déjà brique par brique, l’idée ici est de l’appliquer en conditions réelles », résume l’un des animateurs scientifiques du projet, le chercheur Stéphane Cordeau. « Après le lancement en 2018, nous nous sommes fixé des objectifs à l’horizon de 10 ans, à savoir trouver des systèmes agroécologiques rentables économiquement, efficients énergétiquement, et avec un impact environnemental modéré. »
Pour cela, la plateforme est divisée en 42 parcelles étudiant différents systèmes de cultures, où les légumineuses ont rapidement pris une place importante. « Sur les parcelles où on essaie de se passer totalement d’engrais azotés, elles sont absolument incontournables », assure Stéphane Cordeau.
On retrouve ainsi ces légumineuses en culture pure, dans le cadre d’intercultures, beaucoup en associations avec des céréales ou du colza, en tant que culture récoltée ou en plante de service, et jusque dans les 12 hectares de haies, bandes fleuries et enherbées qui encadrent les parcelles en fournissant bon nombre de services écosystémiques.
« La plateforme CA-SYS fait de la recherche sur des systèmes novateurs ou méconnus, encore trop risqués pour être testés directement dans les fermes », assume
le co-animateur du projet. « Pour autant, nous travaillons depuis le début sur la base de nombreux échanges avec les agriculteurs. » Ces derniers apportent leur expertise mais aussi les problématiques de terrain, tandis que les chercheurs de la plateforme CA-SYS présentent régulièrement leurs résultats aux différents acteurs du monde agricole.
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Yann Chavance
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Rédacteur
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Marie-Benoît Magrini, Karine Gallardo-Guerrero
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