Dossier revue
AgroécologieL’épopée des fabacées
De la préhistoire à la révolution industrielle, les légumineuses ont accompagné l’histoire de l’agriculture avant de connaître un déclin au xxe siècle. À l’heure de la nécessaire transition agroécologique et alimentaire, ces plantes ont plus que jamais un rôle essentiel à jouer. État des lieux.
Publié le 30 janvier 2026
D’un point de vue purement botanique, les légumineuses rassemblent toutes les plantes de la famille des fabacées, soit plus de 20 000 espèces aussi diverses que le mimosa, le trèfle violet ou encore l’arachide. Parmi elles, seules quelques dizaines d’espèces sont cultivées comme plantes fourragères, légumes secs ou protéagineux. Pois cassé, lentilles, haricots secs, pois chiches… Ces plantes furent parmi les premières à être cultivées par l’être humain dès le Néolithique et prirent une place importante dans l’alimentation humaine grâce à 2 spécificités propres aux fabacées : leur fort taux de protéines (entre 20 et 40 % dans les graines sèches) et leur capacité à fixer l’azote de l’air via des bactéries symbiotiques. Deux caractéristiques qui en font de parfaites candidates pour accompagner les céréales, d’une part pour enrichir la terre en azote, et d’autre part pour apporter dans nos assiettes des acides aminés essentiels, complémentaires de ceux fournis par les céréales. Ainsi, l’Europe vit apparaître la civilisation du blé associé aux pois et aux lentilles, l’Asie la civilisation du riz avec des cultures de lentilles et de soja, tandis que les populations amérindiennes précolombiennes associaient plus souvent maïs et haricots.
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3/4 des surfaces de légumineuses en France sont fourragères (destinées au bétail).
68 % des tourteaux de soja importés en France viennent du Brésil, soit près de 2 millions de tonnes par an.
Une histoire mouvementée
Durant l’Antiquité puis le Moyen Âge, pois cassés, fèves et lentilles sont au cœur des repas en Europe. Mais au cours du XXe siècle, les légumineuses tombent peu à peu en désuétude pour des raisons diverses : une mauvaise image « d’aliment du pauvre », l’augmentation de la consommation de viande, des changements de pratiques agricoles (engrais azotés produits industriellement, développement des monocultures, etc.). En 1900, la France dédiait encore 235 000 hectares aux pois, fèves, haricots et lentilles. Un chiffre qui s’effondrera littéralement dans les années 1960 – jusqu’à atteindre moins de 80 000 hectares – avant de remonter progressivement les décennies suivantes.
« Après la seconde guerre mondiale, les États-Unis et l’Europe se mettent d’accord : les premiers cultiveront du soja en masse, tandis que le vieux continent misera tout sur la culture céréalière en délaissant presque totalement les légumineuses », éclaire l’économiste Marie-Benoît Magrini, co-animatrice du groupe Filière légumineuses d’INRAE. Cette répartition entre les deux puissances se traduira notamment à travers les accords dits Dillon Round au début des années 1960, qui exonèrent de droits de douane les exportations américaines de soja. En 1965, les États-Unis produisaient les trois quarts du soja mondial, créant une véritable dépendance protéique européenne, durement ressentie dès 1973. Cette année-là, une sécheresse exceptionnelle frappe les États-Unis, qui décrètent un embargo sur leurs exportations de soja, privant les éleveurs européens des précieux tourteaux pour leur bétail. Le Brésil, entre autres pays sud-américains, s’engouffre dans la brèche, tandis que l’Europe réagit en mettant en place un plan pour développer les protéines végétales sur son sol.
L’Inra se tourne alors vers des légumineuses adaptées aux régions tempérées : « Le pois, la fève, le lupin, le trèfle violet, la luzerne… » liste Judith Burstin, directrice adjointe de l’unité Agroécologie, à Dijon. « Dans les années 1990, alors que les techniques de génomique se développent, l’Inra doit se focaliser surtout sur le pois, une espèce déjà bien étudiée et cultivée en France. » À force de recherches génétiques et de sélections, le pois protéagineux, avec sa grande richesse en protéines, se développe dans le pays… mais pas suffisamment pour se libérer de la dépendance aux protéines américaines, qui continuent d’être largement importées, ni permettre un véritable retour en grâce des légumineuses. « Elles restent plus fragiles face aux différents stress liés à l’environnement ou aux ravageurs, et nous payons également le retard accumulé par rapport aux céréales : les agriculteurs ne bénéficient ni de solutions ni d’un accompagnement technique suffisant pour cultiver les légumineuses avec sérénité face aux aléas », constate Marie-Benoît Magrini, qui met en avant la nécessité de mieux structurer ces filières.
24 % des émissions de gaz à effet de serre des ménages français sont liées à l’alimentation.
5 à 10 fois moins de ressources dépensées pour produire 1 kg de légumineuses que 1 kg de viande.
Au cœur de la transition agroécologique
Intégrer des légumineuses en rotation de cultures diminuerait les émissions de gaz à effet de serre.
Pourtant, ces plantes seraient « le Graal des agronomes », selon le professeur en sciences agronomiques Laurent Bedoussac, qui étudie entre autres au sein de l’unité Agir les systèmes agroécologiques : « Ces systèmes visent à remplacer autant que possible les intrants chimiques par des services écosystémiques, dans une approche englobant la santé humaine et environnementale, adaptée aux territoires. Cela demande de repenser l’intégralité du modèle agricole. »
Les légumineuses ont tout pour s’implanter dans ces systèmes. Tout d’abord dans les champs où elles limitent l’utilisation d’azote de synthèse et offrent des bénéfices en association ou en rotation avec d’autres plantes. Mais aussi dans l’assiette des consommateurs, qui en ingèrent encore trop peu au vu des recommandations officielles (le dernier Plan national nutrition santé recommande au moins 2 portions par semaine). Selon une étude de 2013, intégrer des légumineuses en rotation de cultures diminuerait de 20 à 25 % les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle de la rotation.
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Yann Chavance
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Rédacteur
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Marie-Benoît Magrini, Karine Gallardo-Guerrero
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