« Accord de Paris : l’adaptation au changement climatique ne suffira pas, l’atténuation reste indispensable »
De retour de la COP30 et à l’occasion des 10 ans de l’Accord de Paris, Thierry Caquet, vice-président INRAE à l’International, analyse les enseignements de cet accord de référence et les priorités de la recherche face à l’intensification du changement climatique.
Publié le 16 décembre 2025
Quels sont les objectifs fixés par l’Accord de Paris, et pourquoi demeure-t-il une référence ?
Même si l’on parvient à stabiliser le réchauffement à +2 °C, les conséquences resteront très importantes, notamment pour les régions les plus exposées.
L’objectif phare qui a marqué les esprits est l’atténuation du changement climatique, avec le seuil des +2 °C à ne pas franchir d’ici la fin du siècle, en essayant même de rester sous les +1,5 °C. Or, 2 autres objectifs – moins visibles à l’époque – sont aussi déterminants. Le premier est qu’on ne peut pas se limiter à l’atténuation des émissions, il faut aussi renforcer l’adaptation au changement climatique. Même si l’on parvient à stabiliser le réchauffement à +1,5 °C ou +2 °C, les conséquences resteront très importantes, notamment pour les pays les plus pauvres et les régions les plus exposées : montée des eaux, phénomènes météorologiques extrêmes, désertification… L’autre objectif prévoyait des financements de 100 milliards de dollars par an d’ici 2025 pour accompagner les pays les moins avancés dans la réduction de leurs émissions et dans la mise en œuvre de stratégies d’adaptation. La COP30 qui vient de s’achever a montré que nous en sommes encore loin.
Ce qui a été un vrai succès, en revanche, c’est que 195 pays ont signé l’Accord, et que dès 2019, presque tous avaient soumis leurs contributions déterminées au niveau national, c’est-à-dire leurs actions climatiques pour l’après-2020, avec une révision prévue tous les 5 ans. La mise en œuvre n’a certes pas suivi les ambitions mais, malgré les crises, l’Accord de Paris a montré une certaine résilience institutionnelle et demeure le cadre de référence pour l’action internationale. Très peu de pays s’en sont réellement désengagés et, en dépit du retrait pour la seconde fois des États-Unis, de grands émetteurs tels que la Chine continuent de s’y inscrire. Par ailleurs, au-delà des engagements nationaux, de nombreuses villes, entreprises et territoires ont développé leurs propres initiatives vers la neutralité carbone.
Dix ans plus tard, quelles trajectoires climatiques observe-t-on ?
En 2015, on se dirigeait vers un réchauffement d’environ +4 °C pour la fin du siècle. Depuis, les projections ont évolué. Avec les politiques déployées, inspirées ou renforcées par l’Accord de Paris, la trajectoire se situe selon différentes estimations aux environs de +3 °C. Mais si on peut dire qu’il a permis d’infléchir la trajectoire, on ne peut pas pour autant affirmer que l’accord suffit : le changement climatique va plus vite que ce que l’on pensait à l’époque, ses impacts sont déjà conséquents, notamment dans les pays les plus pauvres, avec des populations et des écosystèmes soumis à des inondations, à la désertification, à des incendies massifs… Les migrations humaines liées à ces impacts sont déjà observables.
Quels sont les risques majeurs en France ?
Pour des raisons géographiques et de dynamique climatique, l’Europe – et la France en particulier – se réchauffent plus vite que la moyenne mondiale. Pour environ +1 °C au niveau global, on est déjà autour de +1,7 °C en France. Si le monde va vers +3 °C, cela signifierait donc plutôt +4 °C pour nous à la fin du siècle. C’est l’option retenue par la France pour sa trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique (TRACC) et le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique. Les risques sont multiples : il y a par exemple la hausse du niveau de la mer et le recul du trait de côte, ainsi que la perturbation du cycle de l’eau, caractérisée par des hivers très humides mais moins neigeux et des étés très secs, avec des conséquences sur la biodiversité, les ressources en eau et l’agriculture. Les vagues de chaleur et les sécheresses deviennent plus intenses et plus fréquentes, allant de pair avec un risque incendie accru. On observe également un dépérissement important de nos forêts, y compris en Guyane : le puits de carbone français est aujourd’hui beaucoup plus faible que ce que l’on estimait. Il faut aussi mentionner les impacts en milieu urbain, comme les îlots de chaleur ou les dommages au bâti, parmi d’autres.
Ce qui est particulièrement inquiétant, ce sont les risques multiples ou combinés. Prenons l’exemple des forêts : une sécheresse peut affaiblir les arbres, cet affaiblissement favorise à son tour l’installation de ravageurs comme les scolytes, et si la sécheresse persiste et que les arbres dépérissent ou meurent, le risque d’incendie ou de dégâts liés aux tempêtes augmente. Nous ne pouvons plus regarder chaque phénomène de façon isolée, la succession des aléas crée de nouvelles vulnérabilités.
Comment INRAE a-t-il fait évoluer ses travaux ?
L’Accord de Paris a plutôt été un accélérateur qu’un déclencheur. Le vrai tournant a été la canicule d’août 2003, où la température a atteint pendant plusieurs jours des valeurs extrêmes de plus de 35 °C, voire 40 °C, un peu partout en France, avec des impacts très forts sur la santé ainsi que sur la production agricole. INRAE a été durement touché dans ses unités expérimentales et, suite à cette canicule, nous avons monté une « cellule sécheresse » qui a commencé à collecter des informations sur le territoire français.
En 2011, la nécessité de travailler sur l’adaptation a été clairement posée avec le lancement du métaprogramme ACCAF, l’adaptation figurant désormais au cœur de la stratégie de l’institut. Dès 2013, les leviers techniques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’agriculture ont fait l’objet d’une étude ; c’est dans ce contexte qu’apparaît l’idée du 4 pour 1 000, qui sera portée ensuite au niveau international. Par la suite, on voit monter en puissance les travaux sur les sols et le carbone des sols qui se poursuivent aujourd’hui avec Soil Carbon Futures, ainsi que les recherches menées au niveau européen dans l’EJP Soil.
4 pour 1 000 : le rôle clé des sols dans l’atténuation climatique
Lancée par la France lors de la COP21 (2015), l’initiative « 4 pour 1 000 » met en avant le rôle essentiel des sols dans la lutte contre le changement climatique : une hausse annuelle de 0,4 % du stock de carbone organique des sols pourrait compenser une part significative des émissions mondiales de CO₂. INRAE a contribué à structurer ses bases scientifiques en évaluant le potentiel de stockage, ses limites, et les implications pour la fertilité et la résilience des systèmes agricoles et forestiers. Dix ans plus tard, la santé des sols est davantage prise en compte dans les politiques publiques et stratégies des filières, et la dynamique se poursuit avec Soil Carbon Futures.
Plus récemment, INRAE a lancé le métaprogramme CLIMAE pour penser ensemble adaptation et atténuation et mieux comprendre à l’échelle des territoires comment les systèmes agricoles, alimentaires et forestiers peuvent évoluer dans un contexte de transition agroécologique, qui est un cap central pour l’institut.Le grand programme exploratoire PEPR Fair Carbon, copiloté par INRAE et le CNRS, vise quant à lui à faire progresser significativement notre compréhension de la dynamique du carbone dans les écosystèmes continentaux.
Quelles contributions d’INRAE ont, par exemple, permis d’avancer vers les objectifs de l’Accord de Paris ?
Dans tous les cas, il s’agit de travaux menés avec nos partenaires. Sur les impacts futurs, il y a les travaux de modélisation et de projection, comme Explore 2, qui donnent des éléments sur l’hydrologie future. Nous avons aussi produit de multiples analyses sur les rendements agricoles, sur la biodiversité, les risques naturels tels que les incendies ou les risques en montagne, ou encore sur la vulnérabilité des forêts face au climat futur. Je pense que ce qui est important, c’est aussi notre capacité à soutenir des dispositifs d’expérimentation et d’observation de long terme. Le réseau TEMPO, par exemple, permet de suivre sur plusieurs décennies l’impact de l’évolution climatique sur les cycles biologiques des organismes vivants sur l’ensemble de la France. C’est aussi la capacité à fournir des informations utiles aux acteurs : depuis 2019, le service AgroMetInfo fournit en temps réel des indicateurs météorologiques et leur impact sur les cultures. Il permet aux agriculteurs et aux acteurs des territoires d’ajuster leurs pratiques.
Ce qui est important, c’est notre capacité à soutenir des dispositifs d’expérimentation et d’observation de long terme.
Sur l’atténuation, il y a bien sûr tout le volet carbone des sols et réduction des émissions liées à l’élevage et aux engrais azotés. Nous sommes également très en pointe sur l’observation satellitaire des forêts et du carbone forestier à l’échelle mondiale au travers de l’initiative One Forest Vision co-coordonnée par INRAE. Sur l’adaptation, il y a des projets emblématiques comme LACCAVE sur la vigne, mais aussi des travaux de long terme concernant les stratégies d’adaptation des forêts, en partenariat avec l’ONF et d’autres acteurs, notamment via le Réseau mixte technologique AFORCE. Beaucoup de leviers sont connus, le vrai enjeu scientifique désormais est de voir comment les combiner en fonction des conditions locales, et surtout comment passer de résultats obtenus à l’échelle d’une parcelle ou d’une exploitation à des échelles beaucoup plus larges.
Comment les travaux INRAE éclairent-ils l’action publique face au changement climatique ?
INRAE apporte son expertise aux politiques publiques à différents niveaux. En France, cela passe par des travaux d’expertise scientifique collective, d’étude et de prospective qui alimentent les décideurs publiques depuis longtemps, par exemple sur la sécheresse dès 2006, ou sur le carbone des sols en 2002, bien avant l’Accord de Paris. Plus récemment, nous avons été fortement mobilisés dans les travaux sur l’adaptation de l’agriculture à la gestion l’eau, notamment dans le cadre du Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique, ainsi que dans les réflexions nationales sur les stratégies forestières.
Au niveau européen, nos recherches ont contribué à la Mission Sol de la Commission européenne et ont joué un rôle important dans l’élaboration de la nouvelle directive européenne sur la santé et le suivi des sols. À l’échelle mondiale, des experts INRAE participent aux travaux du GIEC. On peut notamment citer le rapport spécial sur les terres émergées, qui a mis en évidence l’importance de traiter ensemble atténuation et adaptation dans les systèmes agricoles et forestiers.
Que permettent des initiatives internationales comme One Forest Vision ou One Water Vision, auxquelles INRAE contribue ?
Ce ne sont pas des projets « climat » au sens strict, mais des initiatives dont nous sommes co-coordinateurs avec pour ambition d’analyse les impacts sur les ressources naturelles et les écosystèmes et identifier des leviers d’action. Grâce à des sources multiples de données, comme la télédétection et les études de terrain, le suivi de l’état et des dynamiques des ressources naturelles est amélioré : ressources en eau pour One Water Vision, stock de carbone et biodiversité des forêts tropicales pour One Forest Vision, le tout en collaboration avec les acteurs locaux, afin de les aider à mettre en place des actions concrètes. De plus, d’un point de vue scientifique, ces initiatives permettent de mieux quantifier les incertitudes associées aux modèles. Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie internationale plus large portée par INRAE, organisée autour de grands programmes dédiés aux sols, aux forêts, à l’eau, aux systèmes alimentaires, à l’émergence des zoonoses ainsi qu’au rôle du microbiome, dont certains ont récemment été présentés lors de la COP30.
One Forest Vision et One Water Vision : deux initiatives internationales
Forêts tropicales et ressources en eau sont au cœur des équilibres climatiques mondiaux, mais aussi parmi les systèmes les plus exposés au changement climatique. INRAE s'implique dans One Forest Vision, dédiée au suivi des forêts tropicales, et One Water Vision, centrée sur l’observation et la gestion durable de l’eau à l’échelle globale.
Ces deux initiatives s’appuient sur les avancées de la télédétection spatiale et de l’intelligence artificielle pour produire des connaissances robustes, utiles à la décision publique et à la coopération internationale.
Que doit-on attendre désormais de la recherche ?
D’abord, ne rien lâcher sur l’atténuation. Certains discours pourraient laisser penser que l’adaptation suffira, or il faut bien garder en tête que la dynamique climatique implique des processus de long terme et l’atténuation reste indispensable. Il faut aussi éviter les phénomènes de mal-adaptation. Ensuite, pour convaincre, il faut être capable de quantifier le coût de l’inaction, car plus nous attendons, plus cela sera compliqué et coûtera cher. Il faut aussi, grâce à des preuves de concept en grandeur réelle, démontrer que les solutions que nous proposons fonctionnent et qu’elles peuvent être déployées. Il y a enfin un vrai enjeu de récit. Quand on présente les informations issues des rapports du GIEC, il y a souvent un moment de silence, les gens se retrouvent quelque peu sidérés. C’est là que la question se pose : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Si on ne propose pas de trajectoire ou de futurs possibles, on risque de décourager et de favoriser l’inaction. Des voies de transformation existent, il faut parvenir à convaincre.