Changement climatique et risques 3 min

Rapport spécial du GIEC sur les terres émergées : l’urgence d’agir

Expert auprès du GIEC, Jean-François Soussana, Vice-Président en charge de la politique internationale de l’Inra, a participé à l’élaboration du rapport spécial paru ce 8 août 2019 et consacré aux liens entre le changement climatique, la désertification, la dégradation des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre. Interview en quatre questions.

Publié le 08 août 2019

illustration Rapport spécial du GIEC sur les terres émergées : l’urgence d’agir
© INRAE, A. Ridel

Quel est le contexte de la parution de ce rapport ?

Jean-François Soussana : L’accord de Paris, défini en 2015 dans le cadre de la COP21, incite à contenir d'ici à 2100 le réchauffement climatique « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » et, si possible, à « poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C ». Rappelons que nous en sommes déjà à un réchauffement de 1°C par rapport à l’ère préindustrielle… A la suite de cet accord, l’UNF3C (1) a commandité au GIEC trois rapports spéciaux. Le premier étudie les implications de cette limitation du réchauffement à 1,5°C. Le deuxième rapport, qui sort le 8 août, est consacré aux terres émergées et vise à analyser les liens entre les enjeux que sont le changement climatique, la désertification, la dégradation des terres et la sécurité alimentaire. Le troisième rapport, prévu pour septembre prochain, concerne les océans et la cryosphère.

Quelles sont les conclusions principales de ce rapport ?

J-F S. : Ce rapport spécial sur le secteur des terres porte tout d’abord des messages d’alerte.

Il montre que le réchauffement climatique est deux fois plus rapide à la surface des continents qu’en moyenne globale, que 500 millions de personnes sont touchées par la désertification, que plus de 800 millions souffrent de sous-alimentation chronique et qu’un quart des terres sont dégradées. Il souligne que la stabilité de la production alimentaire serait gravement affectée par le changement climatique si l’on atteignait un réchauffement global de 2,5°C, ce qui mettrait en danger la sécurité alimentaire mondiale particulièrement dans un scénario tendanciel de forte croissance de la demande alimentaire du fait d’une population atteignant 10 milliards en 2050 et consommant plus de produits animaux.

Il indique aussi que le secteur des terres (agriculture, forêts) émet près du quart des gaz à effet de serre, en particulier via la déforestation et l’élevage, mais qu’il constitue aussi un puits absorbant et stockant dans la végétation et dans la matière organique du sol de près de 30% du CO2 d’origine anthropique. Ce puits de carbone est dès maintenant fragilisé par le changement climatique, qui renforce les incendies forestiers et qui assèche les sols et il pourrait disparaître si la déforestation et la destruction des zones humides s’accélérait du fait d’une expansion rapide des surfaces agricoles.

Quelles sont les marges de manœuvre face à ce constat ?

J-F S. : Face à ces menaces, le rapport analyse les options de réponse. En résumé, elles consistent à protéger les forêts, les sols et les ressources en eau, à renforcer les puits de carbone par une gestion durable des terres et à maîtriser la croissance de la demande alimentaire en réduisant les pertes et gaspillages et en adoptant des régimes alimentaires sains et durables.

Le rapport montre que le potentiel des bioénergies avec capture du CO2 et stockage géologique du carbone (BECCS) (2) est considérable pour limiter l’effet de serre, mais il relativise aussi ce potentiel car l’extension de cultures énergétiques sur des millions de km2 consommerait des terres au détriment de la sécurité alimentaire et de la biodiversité (3). Cette famille de technologies repose en effet sur la combustion de biomasse et sur la capture du CO2 émis afin de le liquéfier et de l’injecter dans des réservoirs géologiques imperméables. Décrite comme une solution pour atteindre l’objectif « 1,5°C » dans le cas où les émissions de GES ne pourraient être réduites suffisamment rapidement dans l’ensemble des secteurs, cette technologie n’apparaît donc pas comme une solution miracle qui nous dispenserait de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre.

En dehors des solutions consommatrices de terres, comme la BECCS ou l’afforestation (4) à grande échelle, il existe beaucoup d’options qui ne consomment pas de terres ou qui en libèrent. Si l’on revient sur la gestion durable des terres, on peut observer que l’agroécologie en est une composante majeure : agroforesterie, gestion des pâturages, diversification des cultures, couverture des sols. On retrouve dans ce périmètre beaucoup de travaux de l’Inra (5). La diversification des cultures est en particulier un facteur de résilience important, car elle a des effets positifs à la fois sur les sols et le stockage de carbone, via le maintien de couverts, sur les ressources en eau, sur la biodiversité et sur l’alimentation, grâce à l’introduction de légumineuses, source de protéines végétales. Gérer durablement les terres signifie aussi lutter contre la déforestation, contre les incendies, et gérer l’eau de manière intégrée.

Autre famille d’options, la gestion de la demande alimentaire devrait favoriser des régimes plus sains, moins riches en protéines animales dans les pays qui en consomment en excédent, et limiter les pertes et gaspillages.

Au niveau politique, le rapport souligne l’importance de mener une politique intégrée vis-à-vis du climat, en dépassant les politiques sectorielles qui envisagent séparément les problématiques de l’agriculture, de l’énergie et de l’eau, alors qu’elles sont liées, voire interdépendantes.

En conclusion ?

J-F S. : Il faudrait déployer l’ensemble de ces options de façon concertée dans le monde. Cela devient une urgence, car si rien ne change, dès l’horizon 2050, les risques sont très élevés pour la sécurité alimentaire ou la destruction des écosystèmes. Il est maintenant acquis que le coût de l’inaction serait plus élevé que le coût de l’action. On ne peut pas inverser la tendance du réchauffement climatique, mais on peut la freiner en mettant tout en œuvre pour rester dans une fourchette de 1,5 à 2°C.

 

(1) UNF3C : United Nations Framework Convention on Climate Change. Cette convention issue du sommet de Rio de 1992 met en place un cadre global de l'effort intergouvernemental face au changement climatique.

(2) BECCS : Bio-energy with carbon capture and storage.

(3) Pour maintenir le réchauffement à 1,5°C, il faudrait appliquer la BECCS sur environ 7 millions de km2. Les terres émergées s’étendent actuellement sur 130 millions de km2, dont 50 millions sont des terres agricoles (cultivables et non cultivables).

(4) L’afforestation consiste à implanter des forêts sur de nouvelles surfaces.

(5) Voir encadré 2.

Comment travaille le GIEC ?

Le Groupe International d’Experts sur l’évolution du Climat (GIEC), créé en 1988, est placé sous la tutelle de deux organismes de l’ONU : l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations unies pour l'environnement. Associant des centaines d’experts scientifiques et institutionnels de 195 pays, le GIEC analyse régulièrement l’évolution des connaissances sur le climat à travers une revue critique de la bibliographie internationale. Nous sommes actuellement dans le 6ième cycle d’évaluation, avec une sortie du 6ième rapport prévue pour 2022.

En dehors de ces évaluations « classiques », le GIEC produit des rapports spéciaux, dont celui du 8 août 2019 consacré à l’utilisation des terres. Ce rapport a mobilisé une centaine d’experts de 52 pays. La version complète comporte plus de mille pages et a fait l’objet de trois cycles de lecture par les scientifiques et les ministères, dans une démarche de co-construction pour ajuster la demande des décideurs et les éléments de réponse synthétisés par les scientifiques. « C’est un processus complètement transparent, précise Jean-François Soussana. Nous recevons des milliers de commentaires pour chaque chapitre. Nous répondons point par point et nous avons la main sur la version finale. Le rendu du projet comporte aussi un résumé pour les décideurs, qui, fait important, a été approuvé par l’ensemble des Etats lors de la phase d’adoption qui a eu lieu du 2 au 7 août à Genève ».

Pascale MollierRédactrice

Contacts

Jean-François SoussanaVice-président international INRAE

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