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Prix Liber : pour une science ouverte, transparente et gratuite

Quatre chercheurs et ingénieurs INRAE ont été récompensés au niveau européen par le prix Liber de l’innovation (LIBER Award for Library Innovation) pour leur initiative « Peer Community In » qui promeut des pratiques ouvertes et transparentes de reviewing par les pairs. Rencontre avec Denis Bourguet et Thomas Guillemaud, respectivement chercheurs INRAE à Montpellier et à Sophia-Antipolis, qui reviennent sur leur volonté de faire évoluer les pratiques d’évaluation de la science par les revues scientifiques.

Publié le 31 juillet 2020

illustration Prix Liber : pour une science ouverte, transparente et gratuite
© Martin Grandjean, PCI

Le renouveau de la publication scientifique

Chaque année, la Ligue des Bibliothèques européennes de recherche – Liber – met en avant des pratiques innovantes autour des activités des bibliothèques scientifiques, lors de sa conférence annuelle. « Nous avons reçu le prix Liber pour les PCI – Peer Community In, une association de loi 1901 que nous avons créé en 2017 avec Thomas Guillemaud, Benoît Facon et moi-même » introduit Denis Bourguet. Les trois chercheurs en biologie évolutive et en écologie à INRAE, rejoints depuis par Marjolaine Hamelin, éditrice d’une revue de l’institut, sont partis du constat que le fonctionnement de l’édition scientifique doit évoluer car il représente des coûts trop importants pour les organismes de recherches et les universités. « Aujourd’hui, pour n’importe quelle publication scientifique, il y a deux modes de paiement » précise Thomas Guillemaud : « soit les bibliothèques universitaires, les instituts scientifiques ou les laboratoires paient un abonnement aux revues scientifiques pour permettre aux chercheurs et étudiants de les lire, et dans ce cas les lecteurs sans abonnement souhaitant y accéder doivent payer un droit de lecture de 20 à 50$ par article. Soit les laboratoires payent pour que leurs chercheurs et étudiants puissent publier leur article en accès libre pour que les lecteurs, scientifiques ou non, n’aient pas à payer pour lire. ; généralement cela va de 2000 € à 5000 € par article publié… Ce système représente ainsi beaucoup d’argent : 10 milliards d'euros par an dans le monde, environ 120 à 150 millions d’euros par an en France, et plus de 3 millions par an pour INRAE. Et cela alors que le cœur du système, l’évaluation des articles soumis aux revues, repose sur les chercheurs qui passent ainsi chaque année des milliers d’heures à relire et évaluer la validité scientifique des publications au service des revues scientifiques dont nombreuses appartiennent à des multinationales de l’édition scientifique. Nous avons décidé de mettre en place un autre système en utilisant les prépublications ou « préprints ».

Utiliser les archives ouvertes

Les auteurs d’articles scientifiques, avant de soumettre leur manuscrit à une revue, peuvent le déposer gratuitement dans des archives ouvertes que tout le monde peut consulter ; leur article est alors à l’état de « préprint », c’est-à-dire un document non validé par les pairs. Les auteurs l’envoient ensuite aux revues scientifiques qui le font évaluer et relire par des chercheurs du domaine (sans contrepartie financière) pour s’assurer que le raisonnement scientifique est valable et que la méthodologie utilisée pour obtenir les résultats est correcte. « Mais dès que l’article est publié - au sens « rendu public » - dans une archive ouverte, il constitue une matière première » explique Denis Bourguet. « Il suffit donc de faire passer le préprint par une étape d’évaluation, pour permettre à l’ensemble de la communauté scientifique d’accéder gratuitement à l’article validé qui aura ensuite la même valeur qu’un article évalué dans une revue scientifique… C’est là que les PCI entrent en jeu ».

Se réapproprier la chaîne de publication

Proposer une alternative au système couteux des revues scientifiques

Ces PCI, au nombre de onze pour le moment, sont des communautés spécialisées effectuant une évaluation scientifique à la demande de l’auteur du préprint. Un nombre variable de recommandeurs, qui sont les équivalents des éditeurs scientifiques de revues, font partie de chacune de ces PCI. Lorsqu’un article intéresse l’un des membres d’une PCI, ce dernier constitue une équipe de reviewers, des scientifiques qui s’occupent de faire une évaluation détaillée de l’article. S’ensuit une décision éditoriale qui mène soit au rejet, soit à la demande de corrections, soit à la validation de l’article scientifique. Dans ce dernier cas, le recommandeur écrit un texte de recommandation dans lequel il explique pourquoi il a validé l’article. « En bref, les PCI se passent des revues scientifiques pour aboutir, comme elles, à un article validé par les pairs. Comme dans le système traditionnel, ce sont les scientifiques qui évaluent les articles ; mais ils mettent leur expertise au profit de l’ensemble de la communauté scientifique qui a accès gratuitement au contenu validé. De plus, la grande différence avec les revues scientifiques est que le travail d’évaluation réalisé par les chercheurs des PCI est davantage valorisable car visible et citable par d’autres scientifiques. Et ça ne génère aucun coût supplémentaire puisque cela repose sur l’infrastructure existante des archives ouvertes : c’est toute la machinerie de la publication qui est économisée » précise Thomas Guillemaud. Pour Denis Bourguet, les PCI devraient permettre de réorienter une partie des dépenses du système de publication actuel vers la recherche : « l’objectif est de se réapproprier la chaîne de publication, et de proposer une alternative au système couteux des revues scientifiques ».

Vers une science accessible et reproductible

Une science plus transparente, accessible à tous, et reproductible

Pour Thomas Guillemaud, la science ouverte est synonyme d’accès ouvert (ou open access) à l’article mais également à tous les types de contenu qui l’accompagnent : les scripts, le code, les données, les méthodes… Et si la science ouverte existe déjà, pour le moment, son coût, imposé par les maisons d’édition, est très important : « notre but, c’est la gratuité pour la communauté scientifique ! » explique-t-il. Les coûts de fonctionnement des PCI se limitent à ceux des sites web et sont pris en charge par les organismes de recherche ou des universités françaises, ainsi que certains sponsors publics en Belgique ou Allemagne. Denis Bourguet estime également que pour le moment, les sciences s’ouvrent mais manquent encore de transparence : « les PCI permettent une science plus transparente car les évaluations faites par PCI et leurs recommandations sont également mis en ligne et encourage de ce fait les reviewers à faire des évaluations de meilleure qualité ». « J’ai une vision de la science ouverte précise et pragmatique : pour moi, la science doit être ouverte, donc accessible au plus grand nombre, et, dans le même temps, il faut que tout le monde puisse la reproduire. Si ces deux critères de reproductibilité et d’accessibilité ne sont pas remplis, il ne sert à rien de faire de la science ! » explique Thomas Guillemaud.

Le rôle des institutions

Pour les deux chercheurs, il est essentiel que les institutions jouent leur rôle et soient prêtes à tenir compte de ce vent de changement apporté dans les pratiques d’évaluation. L’enjeu est de s’écarter des pratiques bibliométriques d’évaluation des articles scientifiques et de prendre en considération ces nouvelles pratiques afin que les chercheurs qui soutiennent ces évolutions du système de publication ne soient pas pénalisés. « INRAE joue bien le jeu, c’est l’institut le plus en pointe au sujet des sciences ouvertes et de l’open access ! Il nous a beaucoup aidé à développer notre projet » se félicitent Thomas Guillemaud et Denis Bourguet.
 

Site web Peer Community In

 

Anaïs BozinoRédactrice

Contacts

Denis Bourguet Centre de Biologie pour la Gestion des Populations

Thomas Guillemaud Institut Sophia Agrobiotech

En savoir plus

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