Agroécologie Temps de lecture 4 min
L’innovation scientifique, un rempart contre le cynips du châtaignier
Arrivé en France à la fin des années 2000, le cynips du châtaignier a rapidement menacé la production de châtaignes et fragilisé des territoires fortement attachés à cette culture emblématique. Pour enrayer cette invasion, les scientifiques d’INRAE ont coordonné une vaste stratégie de lutte biologique fondée sur l’introduction d’un parasitoïde naturel du ravageur. Réalisée selon la méthode ASIRPA d’analyse des impacts sociétaux de la recherche, une étude d’INRAE met en lumière les retombées concrètes de plusieurs années de recherche, de partenariats et d’innovations déployées sur le terrain. Elle montre comment la mobilisation collective de toute une filière a permis d’apporter des solutions durables face à cette crise sanitaire et économique.
Publié le 28 mai 2026
Face à un minuscule insecte venu d’Asie, toute une filière française s’est mobilisée. Détecté dans les Alpes-Maritimes en 2007, puis durablement installé à partir de 2010, le cynips du châtaignier (Dryocosmus kuriphilus), une petite guêpe de quelques millimètres, s’est rapidement imposé comme le principal ravageur du châtaignier. En pondant dans les bourgeons, il provoque la formation de galles qui freinent la croissance des rameaux et réduisent fortement la production de fruits. Dans les vergers les plus touchés, les pertes de récolte peuvent atteindre 60 à 80 %.
Cette menace frappe un arbre emblématique des paysages et de l’économie rurale. Cinquième essence de feuillus en France avec 750 000 hectares, le châtaignier reste essentiel pour la production de bois comme pour la filière castanéicole, qui représente environ 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. En Ardèche, premier département producteur, près de 1 000 emplois dépendent directement de cette activité. Au-delà des vergers, le cynips a aussi affecté la production de miel de châtaignier, la biodiversité forestière et l’activité touristique liée aux territoires castanéicoles.
En réponse à cette crise, les solutions classiques ont montré leurs limites. La lutte mécanique ne pouvait être appliquée qu’à de petits foyers et les traitements chimiques étaient peu adaptés aux reliefs montagneux et aux exigences environnementales. Dès 2010, les scientifiques de l’Institut Sophia Agrobiotech d’INRAE à Sophia Antipolis ont donc misé sur une innovation fondée sur la lutte biologique par acclimatation. Cette stratégie de lutte biologique consiste à identifier l’ennemi naturel d’un bioagresseur invasif dans son milieu d’origine, puis à l’introduire dans ce nouveau milieu.
Ici, c’est la micro-guêpe parasitoïde Torymus sinensis, originaire de Chine, qui a été introduite car elle a été identifiée comme étant un ennemi naturel du cynips en Asie. Cette stratégie s’appuyait également sur des résultats déjà observés au Japon, aux États-Unis puis en Italie, où ce parasitoïde avait démontré son efficacité pour contrôler durablement le ravageur. Entre 2011 et 2014, les équipes d’INRAE ont coordonné les premiers lâchers expérimentaux en France, avant d’accompagner leur déploiement à grande échelle dans toutes les régions productrices.
Au-delà des lâchers de parasitoïdes, les équipes de recherche ont également suivi la dynamique des populations de cynips et de Torymus sinensis, étudié les interactions avec les parasitoïdes indigènes et documenté les effets écologiques de cette introduction biologique. Ces travaux ont permis d’ajuster progressivement les stratégies de déploiement sur le terrain. Ce partenariat inédit entre chercheurs, producteurs, chambres d’agriculture, FREDON, apiculteurs et collectivités a permis de diffuser rapidement des solutions concrètes sur le terrain. La création du Syndicat national des producteurs de châtaignes en 2012 a également contribué à structurer la réponse collective face à cette crise.
Les effets de cette stratégie n’ont pas été immédiats. L’installation de Torymus sinensis et la régulation des populations de cynips ont nécessité plusieurs années. Progressivement, les résultats sont devenus visibles avec un recul des populations de cynips, une reprise de la production dans plusieurs bassins castanéicoles et une amélioration de l’état sanitaire des vergers. Les retombées dépassent aujourd’hui la seule filière castanéicole, avec le maintien d’activités économiques locales, le soutien à l’apiculture, la préservation des paysages et la limitation du recours aux traitements chimiques.
Cette réussite fait aujourd’hui l’objet d’une étude ASIRPA d’INRAE, une méthode d’analyse des impacts sociétaux de la recherche. Elle met en lumière comment des travaux scientifiques menés sur le long terme peuvent déboucher sur des solutions opérationnelles, mobiliser toute une filière et produire des impacts économiques, environnementaux et sociaux durables.
Référence : Christine Douchez, Nicolas Borowiec, Cécilia Multeau. Lutte biologique contre le Cynips du châtaignier : succès de l’établissement en France de Torymus sinensis. INRAE. 2026, pp.34. https://hal.inrae.fr/hal-05634469