Sandra Luque : une chercheuse française au cœur de l'expertise mondiale sur la biodiversité

Comment la science de la biodiversité parvient-elle à peser sur les décisions politiques mondiales ? À l'IPBES, cette influence passe par le travail de centaines de chercheurs à travers le monde. Sandra Luque, écologue du paysage et directrice de recherche à INRAE, y prend part depuis plusieurs années.

Publié le 14 septembre 2026

© INRAE

CE qu'il faut retenir

  • Qui est Sandra Luque ? Chercheuse en écologie, Sandra Luque est directrice de recherche à INRAE. Elle met son expertise à disposition de l’IPBES, une plateforme intergouvernementale indépendante qui donne aux gouvernements des clés pour protéger la biodiversité. 
  • Pourquoi la biodiversité est-elle menacée ? 30 fois plus d’argent (privé et public) contribue à dégrader la nature qu’à la protéger. 
  • À quoi servent les experts des évaluations internationales ? Leur travail permet d’établir, à partir des connaissances disponibles, les principaux constats scientifiques sur la biodiversité afin d’éclairer les négociations et les politiques publiques. 

Plus de 150 gouvernements ont approuvé le premier rapport de l'IPBES consacré aux entreprises et à la biodiversité, en février dernier. Celui-ci établit que les flux financiers mondiaux dégradant la nature, notamment les subventions publiques néfastes pour l'environnement et les investissements privés dans des secteurs exerçant une forte pression sur la biodiversité représentent 7 300 milliards de dollars par an, tandis que seulement 220 milliards sont orientés vers la conservation et la restauration. Soit 30 fois plus au détriment de la nature qu’en sa faveur. Ces chiffres sont le fruit d'un travail scientifique de plusieurs années, mené par des centaines d'experts chargés d'analyser et de synthétiser des milliers d'études, en parallèle de leurs propres activités de recherche. 

Sandra Luque s’est engagée dans cette dynamique internationale à la suite de la conférence de Nagoya en 2010, où elle prend la mesure des limites de l’influence de la recherche sur les négociations internationales. Portant plusieurs projets de recherche européens, elle espère voir leurs résultats nourrir davantage les discussions et les décisions. « On s’est battus pour peser sur les défis de l’époque. Mais nous n’avons rien changé aux politiques de conservation. À ce moment-là, il fallait s’engager », résume-t-elle. 

Pourquoi l'IPBES ?

Cette période marque justement un tournant dans les relations entre science et politique en matière de biodiversité. Les objectifs internationaux fixés pour enrayer la perte de biodiversité à l’horizon 2010 n’ont pas été atteints, et quelques mois avant la conférence de Nagoya, les gouvernements réunis à Busan, en Corée du Sud, avaient déjà reconnu la nécessité de mieux relier connaissances scientifiques et décisions publiques, et convenu du principe de création d’une plateforme intergouvernementale dédiée à la biodiversité et aux services écosystémiques. 

À Nagoya, les États accueillent favorablement cette proposition et encouragent sa mise en place. L’IPBES est officiellement créée 2 ans plus tard, en avril 2012 à Panama, comme plateforme intergouvernementale indépendante. 

« Cet organe nous aide à identifier les outils et les méthodologies pertinents pour le politique, et à en faciliter l'usage par les gouvernements », résume Sandra Luque. La plateforme rassemble des experts chargés d'évaluer l'état des connaissances scientifiques sur la biodiversité, et son résumé à l'intention des décideurs est ensuite adopté par les représentants des États membres.

Ce processus donne aux rapports de l'IPBES une place particulière dans le débat public. Le premier rapport mondial, publié en 2019, marque un tournant en estimant à 1 million le nombre d'espèces animales et végétales menacées d'extinction. « Ce rapport a donné des chiffres, et c'est ce que la classe politique veut entendre, des chiffres pour dire où nous en sommes et pourquoi nous parlons de crise », analyse Sandra Luque. Présenté à plus de 130 délégations, il connaît un large écho international. « C'est la première fois que des présidents de différents pays, la France à l'époque en faisait partie, mentionnaient ce rapport et reprenaient les chiffres qui en étaient issus. C'était très marquant. »

Le travail des scientifiques nourrit ensuite les négociations qui aboutiront, 3 ans plus tard, à l'adoption du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, qui fixe des objectifs chiffrés pour protéger la biodiversité : protéger 30 % des terres et des mers, 

Le déclin de la biodiversité en chiffres 

Dans le monde. Selon l’IPBES (2019), environ 1 million d’espèces sont menacées d’extinction, à un rythme des dizaines à des centaines de fois supérieur au rythme moyen des 10 derniers millions d’années. 

  • Près de 75 % des milieux terrestres et 66 % des milieux marins ont été profondément modifiés par les activités humaines. 
  • Les 5 principales pressions sont les changements d’usage des terres et des mers, la surexploitation des ressources, le changement climatique, les pollutions et les espèces exotiques envahissantes. 
  • Ces chiffres sont aujourd’hui en cours d’actualisation dans le cadre du nouveau rapport mondial de l’IPBES, actuellement en préparation.

En France. La Liste rouge nationale recense 2 903 espèces menacées sur 17 367 évaluées, soit 16,7 %, près d’1 espèce sur 6. 

  • Elle fait également état de 189 espèces disparues de France, dont certaines sont aujourd’hui éteintes au niveau mondial. 
  • Du fait à ses territoires ultramarins, qui abritent une biodiversité particulièrement riche et souvent endémique, la France porte une responsabilité majeure dans la conservation d’un grand nombre d’espèces menacées à l’échelle mondiale.

Mesurer la biodiversité pour suivre les engagements 

Une difficulté demeure pour vérifier si ces engagements sont effectivement tenus, les dispositifs de suivi de la biodiversité étant dispersés et inégaux selon les territoires et les enjeux. L’IPBES ne produit pas que des bilans de l’état du vivant, tel que celui de 2019, mais évalue également les moyens de le mesurer. C’est l’objet du monitoring assessment, mené depuis plusieurs années par des dizaines d’experts : recenser les données, méthodes et infrastructures disponibles, et identifier ce qui manque pour suivre l’état de la biodiviersité, les causes de ses évolutions, et ce qu’elle apporte aux populations humaines (production alimentaire, énergie, qualité de l’air et de l’eau, pollinisation des cultures, régulation du climat etc.) Ses conclusions serviront à mesurer les progrès vers les cibles du Cadre mondial pour la biodiversité, et alimenteront le prochain bilan mondial de l’état du vivant mondial de l’IPBES attendu en 2028, qui actualisera celui de 2019 

Sandra Luque est l’une des auteures du chapitre 3 de cette évaluation, consacré notamment aux systèmes d’observation et aux infrastructures de suivi. Elle est en charge du volet consacré aux systèmes d’observation de la Terre. Parmi ces outils, l’observation par satellite occupe une place centrale. « Une quantité de capteurs et de satellites permet désormais d'assurer un suivi bien plus précis de la biodiversité, en particulier dans le temps. On ne peut plus se passer de ce qu'ont développé les agences spatiales. » 

Observation satellitaire, l’expertise d’INRAE au service de 2 initiatives internationales

  • One Forest Vision combine observations satellitaires, données de terrain et intelligence artificielle pour mieux suivre les forêts tropicales, leur biodiversité et leurs stocks de carbone dans les grands bassins tropicaux.
     
  • One Water Vision s’appuie également sur l’observation de la Terre pour améliorer le suivi des ressources en eau et les systèmes d’alerte face aux sécheresses et aux inondations. INRAE accueille le secrétariat du consortium international de recherche associé à l’initiative. 

Découvrir One Forest Vision

Découvrir One Water Vision

Cette puissance a néanmoins deux limites. D'une part, les satellites ne mesurent pas la biodiversité directement, ils permettent d’en mesurer l’état à travers les signaux captés sur les écosystèmes, un défi sur lequel Sandra Luque travaille depuis 40 ans, ayant contribué récemment à définir certaines des essential biodiversity variables (EBV), cadre porté par GEO BON, le réseau mondial de chercheurs qui coordonne l'observation de la biodiversité à l'échelle internationale. D'autre part, sans relevés in situ, ces signaux ne peuvent être ni calibrés ni validés, d'où un paradoxe : au moment où les satellites sont les plus puissants, les inventaires de terrain qui les valident se raréfient, faute de financement. « Nous avons de moins en moins de moyens pour les inventaires forestiers et botaniques. Dès lors, comment faire avec ce qui reste ? » s'interroge-t-elle. 

Un démonstrateur au Costa Rica 

Ces questions, Sandra Luque les travaille aussi au quotidien dans ses propres recherches. Développé à l'UMR TETIS à Montpellier, sous sa direction, un projet explore ce potentiel sur les forêts tropicales, avec le Costa Rica comme démonstrateur à l'échelle d'un pays entier. Ces forêts concentrent une biodiversité exceptionnelle et des pressions humaines croissantes (déforestation, changement d'usage des sols, morcellement des forêts par les routes et les cultures) mais sont difficiles à cartographier faute de relevés de terrain. Leur conservation est pourtant au cœur des objectifs de la Convention sur la diversité biologique. « Restaurer, c'est l'urgence, résume Sandra Luque. Mais il faut savoir quoi, où et comment. Si nous ne plantons pas les bonnes espèces, cela ne sert à rien. » 

Paysage forestier au Costa Rica, où le suivi de la biodiversité permet d’observer les transformations des écosystèmes et d’éclairer les stratégies de conservation.

Soutenu par le CNES et rattaché aux travaux du CEOS, le projet superpose 3 types d'images dans un Data Cube. L'optique pour identifier les couverts végétaux, l'hyperspectral pour distinguer les signatures propres à chaque type de végétation, le radar pour mesurer la structure verticale de la forêt à travers les nuages. L'ensemble permet de caractériser la composition, le fonctionnement et l'intégrité écologique des peuplements, en particulier les forêts secondaires, aujourd'hui majoritaires sous les tropiques, dont il s'agit de mesurer l'apport réel à la biodiversité et à la résilience des paysages.

Ce projet est mené en collaboration avec des institutions costaricaines, notamment dans le cadre du doctorat de Maïri Souza Oliveira. Un premier travail publié dans Ecology and Evolution avec le Cirad a croisé près de 500 espèces d'arbres recensées sur le terrain avec des images Sentinel-2 gratuites, pour cartographier automatiquement les types de forêt du pays. Objectif : des indicateurs spatialisés, utiles à la recherche comme à la gestion forestière, pour orienter les priorités de conservation et de restauration et évaluer la couverture du réseau d'aires protégées. 

Faire dialoguer les communautés scientifiques à l’international

Ces questions sont également au cœur de l’engagement de Sandra Luque dans les réseaux scientifiques internationaux. Elle co-organise un rendez-vous mondial de la recherche forestière, la conférence IUFRO 2026 à Coyhaique, en Patagonie chilienne - l’édition la plus australe organisée jusqu’alors. Présidente du comité scientifique, elle contribue à définir le programme et à sélectionner les travaux présentés. Elle anime également 2 sessions conçues pour faire dialoguer des communautés scientifiques qui se croisent encore peu, l’une sur la télédétection appliquée au suivi des forêts, l'autre sur l'approche Nexus, qui étudie les interactions et les arbitrages entre biodiversité, climat, alimentation, eau et santé. 

Construire l’expertise, préserver l’indépendance scientifique

À l’IPBES, l’enjeu est précisément de pouvoir comparer ces observations dans le temps et entre territoires. En fournissant des observations répétées, spatialement explicites et comparables à différentes échelles, les systèmes d'observation de la Terre permettent de passer de données dispersées à une vision spatialisée et dynamique de la biodiversité et de ses évolutions. Une étape essentielle pour construire des indicateurs cohérents dans le temps et entre territoires et suivre les progrès vers les objectifs internationaux de conservation. Ces connaissances doivent ensuite être synthétisées avant d'être soumises à la validation intergouvernementale, l'étape la plus délicate du processus, une approbation qui fonde la légitimité de l'IPBES, mais l'expose du même geste aux pressions politiques.

Contre cette pression, l'indépendance des experts fait office de garde-fou. Sélectionnés au niveau national, ils sont désignés ensuite par le Groupe d’experts multidisciplinaire de l’IPBES selon la seule expertise, et siègent en leur nom propre, jamais au titre de leur pays. « Nos collègues américains peuvent continuer à porter une voix, face à une biodiversité attaquée partout. Des collègues argentins aussi, dans un pays où passent des lois pour exploiter sans frein les ressources, l'eau notamment. » Tandis que plusieurs États se retirent des instances multilatérales, cette indépendance conditionne le maintien d'une parole scientifique commune.

Les experts du Nexus Assessment de l’IPBES, consacré aux interactions entre biodiversité, eau, alimentation et santé.

Comme pour le climat et le GIEC, plusieurs collègues de l'IPBES participent aux délégations nationales aux COP biodiversité, devant apporter « des chiffres, des éléments percutants pour discuter et convaincre, aidant les gouvernements à changer les tendances », explique Sandra Luque. Le secteur privé doit lui aussi prendre conscience de l'enjeu, insiste-t-elle. « On ne peut pas continuer à dégager des profits, surtout en agriculture, sans tenir compte de la biodiversité. Si l'on détruit tout, tout le monde y perdra », alerte la chercheuse, qui espère que l'on pourra continuer « petit à petit, à restaurer nos forêts, nos lacs, la nature». 

INRAE et la biodiversité

La biodiversité est l'un des grands domaines de recherche d'INRAE. Les équipes de l'institut travaillent sur les agroécosystèmes, les forêts, les milieux aquatiques et les territoires ultramarins pour mieux comprendre les effets des changements globaux et développer des solutions de conservation et de restauration. 

Le parcours Sandra Luque

Directrice de recherche à INRAE (UMR TETIS, Montpellier), Sandra Luque est écologue du paysage, et spécialiste de l’intégration des observations de terrain et de l’observation de la Terre pour comprendre et suivre les changements de la biodiversité et des écosystèmes. Son approche se situe à l’interface entre recherche théorique et recherche empirique. 

  • Formée aux États-Unis (master et doctorat à Rutgers University, bourse NASA), elle rejoint la France en 2005, d'abord au Cemagref de Grenoble, devenu IRSTEA puis INRAE, où elle devient directrice de recherche en 2007, après un passage à Cambridge (Royaume-Uni), en Finlande et une mobilité à l'université de St Andrews (2013-2016). 
  • Elle a été vice-présidente de l’International Association for Landscape Ecology (IALE) de 2005 à 2013, puis membre du conseil d’administration d’INTECOL (International Association for Ecology) de 2018 à 2022, où elle a présidé le comité scientifique. Elle a ensuite présidé la Division Forest Environment de l’IUFRO de 2017 à 2024.
  • Elle est aujourd’hui également engagée dans les travaux internationaux visant à mobiliser l’observation de la Terre au service de la biodiversité. Elle représente la France, pour le CNES, au sein du Committee on Earth Observation Satellites (CEOS), où elle contribue notamment aux travaux de la Biodiversity Virtual Constellation (B-VC), une initiative visant à renforcer l’utilisation coordonnée des observations de la Terre pour le suivi de la biodiversité.
  • Sandra Luque a été élue cette année au Multidisciplinary Expert Panel, comme représentante suppléante pour l'Europe occidentale (WEOG) (Ajouter lien vers ses publications). 

Retrouvez les publications de Sandra Luque

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