Dossier revue

Alimentation, santé globale

Une société trop emballée par le plastique

Les plastiques sont devenus indissociables de l’alimentation. Historiens, économistes et sociologues détricotent les rouages de cette intrication et expliquent pourquoi il est si difficile de s’en détacher. Éclairage.

Publié le 05 février 2026

Incontournable dans notre système alimentaire, le plastique n’a pas seulement changé notre façon de consommer et de produire, il a profondément transformé nos modes de vie et nos valeurs en développant une culture du jetable. Ce constat surprenant est le fruit de 3 années d’analyses de la littérature dans le cadre d’une expertise scientifique collective (ESCo) copilotée par INRAE et le CNRS 1, impliquant une trentaine d’experts internationaux.
Des propriétés exceptionnelles, un coût très faible et l’influence des lobbies de la pétrochimie : plusieurs facteurs expliquent le développement spectaculaire des plastiques depuis un siècle. La fonction première d’un emballage est de conserver un aliment durant son stockage, son transport et sa distribution. Or le plastique y répond en faisant barrière à l’oxydation, aux chocs, au développement des microbes tout en conservant les arômes. Ses partisans le considèrent comme le meilleur allié contre le gaspillage alimentaire et un partenaire majeur de l’intégrité des aliments achetés. Tirer sur la pelote du temps permet de remonter aux origines de ce gaspillage et à la nécessité de prolonger la conservation de nos denrées. 

450 millions de tonnes de plastiques produites chaque année dans le monde

350 millions de tonnes de déchets de plastiques générés chaque année dans le monde

Source : Source OCDE, 2019

Urbanisation et plastique, une liaison historique

Durant la première moitié du XXe siècle, l’exode rural éloigne les consommateurs des lieux de production. L’allongement des distances parcourues par les denrées multiplie leurs risques de contamination bactérienne et d’altération physique. Apparu de façon concomitante, le plastique permet quant à lui de les freiner. Le verre, le métal et le papier-carton remplissaient déjà cette fonction mais ces matériaux sont plus lourds, moins résistants, moins commodes et surtout plus chers. C’est du moins ce que perçoit le consommateur, car l’argument du prix est erroné selon Matéo Cordier, économiste et enseignant-chercheur à l’université Paris-Saclay, qui a publié plusieurs études sur les coûts cachés du plastique généralement décorrélés de ses effets sanitaires, écologiques et économiques. 


À la fin de la seconde guerre mondiale, une stratégie marketing importante est déployée pour convaincre les consommateurs d’utiliser ce nouveau matériau censé propulser la société dans un monde moderne et favoriser la libération de la femme grâce au gain de temps qu’il engendre. Ce qui n’était au départ qu’un sous-produit du secteur de la pétrochimie représente aujourd’hui 4 à 8 % des débouchés du pétrole et un chiffre d’affaires de 40 milliards d’euros lié à la transformation des polymères en divers plastiques, rien que pour la France 2
Le plastique devient alors un vecteur essentiel de la transition agricole et alimentaire. Le modèle de production familial en périphérie des villes et à proximité du consommateur fait place peu à peu à une agriculture industrielle basée sur des exploitations importantes et adossée à la grande distribution. « Les emballages plastiques ne sont pas des contenants passifs, rapporte la synthèse de l’ESCo, ils participent activement au réseau complexe d’échanges commerciaux qui caractérise la consommation contemporaine. »

Le plastique façonne notre rapport aux aliments

« Si le plastique a acquis un rôle structurant dans la chaîne de valeur alimentaire, il a aussi transformé profondément notre rapport à l’alimentation », souligne Baptiste Monsaingeon, sociologue au CNRS et copilote de l’ESCo. La restauration rapide et les plats tout emballés interfèrent dans notre rapport à la denrée qui n’est plus manipulée. Les produits pré-préparés, précuits, préépluchés déconnectent peu à peu l’aliment de son univers de production et même de sa forme originelle. Ainsi, la pièce de viande coupée et emballée du supermarché remplace la carcasse de l’animal autrefois visible chez le boucher. « Ces changements ont participé à creuser le fossé entre les agriculteurs et les consommateurs urbains », pointe le chercheur.
Dans une analyse du plastique en lien avec le consumérisme, la philosophe Jeanne Guien va jusqu’à déceler une forme d’absurdité dans l’usage qui en est fait : « Au nom de la propreté, on crée des montagnes de déchets. » 

1. Duquesne S., Mercier-Bonin M., Monsaingeon B., Paresys L. (coord.) et al. (2025). Plastiques utilisés en agriculture et pour l’alimentation : usages, propriétés et impacts. url.inrae.fr/3UawMQk
2. Chiffre fourni par Polyvia, l’Union des transformateurs de polymères en France, pour l’année 2023.