Maintenir la présence maternelle : un atout pour le développement cérébral et social des poulains

Chez les mammifères sociaux, le lien mère-jeune va au-delà du simple apport nutritif lié à l’allaitement : il façonne le cerveau, le comportement et la physiologie. Une étude menée chez le cheval montre comment la présence maternelle prolongée guide le développement des jeunes, avec des effets positifs mesurables à long terme.

Publié le 19 mars 2026

© INRAE

Chez de nombreuses espèces sociales, la période autour de la naissance est cruciale, lorsque le nouveau-né dépend entièrement de son ou de ses parent(s) pour se nourrir et se protéger. En revanche, ce qui se joue après, lorsque le jeune n’est plus physiquement dépendant de sa mère mais continue de vivre à ses côtés, reste encore mal connu. Or, nous faisons l’hypothèse selon laquelle maintenir le lien mère-jeune durablement modifie le cerveau, façonne la biologie de l’individu et conditionne ses aptitudes à appréhender son environnement. Une étude récente menée chez le cheval a permis de tester cette hypothèse, en combinant imagerie cérébrale, observations comportementales et mesures physiologiques. 

Un concept central : l’allostasie, ou l’art de s’adapter

Le concept d’allostasie concerne la capacité d’un organisme à s’adapter en permanence à son environnement. Dans ce cadre théorique, le cerveau agit comme un régulateur prédictif qui anticipe et ajuste en continu notre état interne en intégrant des signaux venus de l’extérieur (extéroceptifs) comme de l’intérieur (entéroceptifs). Ce système serait essentiel pour permettre aux individus (dont les humains), de s’adapter au quotidien, tant sur le plan physiologique que comportemental, dans un environnement physique et social changeant. 

Les scientifiques du laboratoire « Physiologie de la Reproduction et des Comportements » (UMR PRC), ont tenté de mesurer l’impact de la présence maternelle sur le développement du cerveau de la physiologie et des comportements avec un modèle animal original en neuroscience, le cheval. En effet, le cheval est un modèle particulièrement pertinent car comme chez l’humain, les mères donnent généralement naissance à un seul petit à la fois. Elles procurent des soins parentaux prolongés et établissent un lien mère-jeune fort sur le plan affectif, individualisé et durable. Par ailleurs, en conditions naturelles, les poulains restent avec leur groupe familial, et donc avec leur mère, jusqu’à l’âge de 2 ou 3 ans. En revanche, en élevage ou chez les particuliers, la séparation est le plus souvent décidée par l’humain et intervient bien plus tôt, autour de 6 mois. 

 
L’étude a porté sur 24 poulains âgés de 6 à 13 mois. La moitié d’entre eux (12) ont été séparés de leur mère à l’âge de 6 mois (lot sans mère, sex ratio 1:1) et l’autre moitié est resté avec leur mère jusqu’à la fin de l’étude (lot avec mère, sex ratio 1:1). Tous les poulains et les mères restantes vivaient par ailleurs ensemble (poulains mâles et femelles séparés), afin que seul le lien maternel diffère entre les deux lots. Les scientifiques ont analysé l’effet de la séparation maternelle sur le développement cérébral grâce à une approche d’imagerie médicale (Imagerie par Résonnance Magnétique, IRM), puis observé leurs comportements et mesuré plusieurs indicateurs physiologiques (poids, hormones, lipides sanguins), jusqu’à l’âge de 13 mois.

  • Des effets visibles sur le cerveau

En combinant l'IRM, un suivi comportemental et physiologique longitudinal, les scientifiques ont montré que les poulains bénéficiant de la présence prolongée de leur mère (lot avec mère) présentaient une maturation différente dans certaines zones cérébrales impliquées dans les émotions, la régulation du métabolisme énergétique (hypothalamus et amygdale) et les relations sociales (cortex cingulaire antérieur et cortex rétrosplénial). Ils montraient aussi une meilleure organisation d’un réseau cérébral appelé « réseau du mode par défaut », lié chez l’humain à la cognition sociale et à la compréhension d’autrui. On peut comparer ce réseau à une « toile interne » qui aide l’individu à se représenter lui-même, les autres et les situations sociales.

  • Des différences de comportement et de relations sociales

Les poulains du lot avec mère exploraient davantage leur environnement, interagissaient plus avec leurs congénères et se montraient plus sociables : ils s’intégraient mieux au groupe et restaient moins isolés. 
La présence maternelle prolongée semble donc agir comme un « guide social » : elle pourrait sécuriser l’animal et faciliter l’apprentissage des règles de la vie collective, c’est-à-dire les compétences sociales.

  • Un impact physiologique

Les effets ne concernent pas seulement le cerveau ou le comportement. Les poulains bénéficiant de la présence prolongée de leur mère prenaient plus de poids. A la fin de l’étude, les poulains bénéficiant de la présence de leur mère avaient un gain de poids médian de +58 %, contre 42 % pour les poulains séparés de leur mère à 6 mois, alors même qu’ils consacraient moins de temps à l’alimentation, avaient un métabolisme lipidique différent (des concentrations plus élevées de lipides circulants, triglycérides et cholestérol) et des niveaux de cortisol plus faibles, signe d’un stress réduit. Le lien mère-jeune semble ainsi améliorer l’efficacité alimentaire, la croissance et la régulation physiologique.

Cette étude met en évidence l’importance du maintien à long-terme du lien mère-jeune dans le développement cérébral, l’acquisition des compétences sociales et dans l’efficacité du métabolisme énergétique. La mère n’a pas uniquement un rôle nourricier : elle induit une structuration spécifique des réseaux cérébraux, elle favorise les compétences sociales et dynamise le métabolisme, et ce, au-delà de la simple période néonatale.

Ces résultats invitent à réfléchir à l’adaptation des pratiques d’élevage, mais aussi, plus largement, à la place des relations précoces dans la préservation de la santé et l’optimisation du développement des individus.

Cette recherche a été menée au sein de l’unité Physiologie de la Reproduction et des Comportements (UMR 7247 INRAE/CNRS/Université de Tours/IFCE), en collaboration avec l’Unité Expérimentale de Physiologie Animale de l’Orfrasière, la plateforme d’imagerie PIXANIM, et en partenariat avec NeuroSpin (Equipe Gingko, Unité BAOBAB, UMR 9027, CEA/CNRS/Université Paris-Saclay). Ce projet a bénéficié du soutien financier de la Commission Européenne (bourse individuelle Marie Skłodowska-Curie du programme Horizon 2020, projet n°101033271) et de l’Institut Français du Cheval et de l’Équitation (IFCE).

Référence : Valenchon, M.; Reigner, F.; Lefort, G.; Adriaensen, H.; Gesbert, A.; Barrière, P.; Gaude, Y.; Elleboudt, F.; Lévy, I.; Ducluzeau, C.; Dupont, J.; Lainé, A.L.; Uszynski, I.; Dardente, H.; Poupon, C.; Lansade, L.; Calandreau, L.; Keller, M.; Barrière, D.A., 2026. Affiliative behaviours regulate allostasis development and shape biobehavioural trajectories in horses. Nature Communications, 17 (1): 18 - https://doi.org/10.1038/s41467-025-66729-1

Vidéo, interview :

Sylvie André

Communication département Phase

Contacts

Mathilde Valenchon

Contact scientifique

UMR Modélisation systémique appliquée aux ruminants (MoSAR)

David A. Barrière

Contact scientifique

UMR Physiologie de la Reproduction et des Comportements

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