Les réserves énergétiques corporelles : les brebis stockent et déstockent en fonction de leurs besoins !

De nombreuses espèces animales ont, naturellement, la capacité biologique de constituer des réserves énergétiques, stockées notamment dans les tissus adipeux (graisses), puis d’utiliser ces réserves lorsque leurs besoins énergétiques ne sont pas couverts par l’alimentation. Les ruminants, et notamment les ovins, possèdent cette aptitude. Dans un contexte de changement climatique et de transition agroécologique des élevages, cette capacité biologique peut permettre aux ruminants de faire face aux variations de ressources alimentaires liées aux aléas climatiques (offre alimentaire des pâturages diminuée par la sécheresse) et de mieux valoriser les milieux extensifs, et renforcer l’autonomie alimentaire et la résilience des élevages. Cette aptitude est particulièrement importante pour les femelles reproductrices, qui doivent mener des gestations puis l’alimentation de leurs petits même lorsque les ressources diminuent. Cette capacité des ovins à constituer et utiliser les réserves énergétiques corporelles constitue un caractère d’adaptation clé qui pourrait être intéressant à améliorer par la voie génétique. Pour proposer des leviers dans ce sens, l’étude des déterminismes biologique et génétique de ce caractère est un socle nécessaire.

Publié le 01 septembre 2026

© INRAE

Les chercheurs ont développé des travaux de recherche pour étudier les déterminismes biologique et génétique de la dynamique des réserves corporelles, caractérisée par la capacité d’alterner des phases de dépôt et d’utilisation des réserves énergétiques corporelles. Ils se sont posé les questions suivantes :

- quels indicateurs biologiques utiliser pour suivre la dynamique des réserves corporelles ?

- quelle est cette dynamique ? est-elle variable dans des systèmes d’élevage contrastés pour la disponibilité des ressources alimentaires, et entre les brebis ?

- existe-t-il un déterminisme génétique de cette dynamique ?

Des indicateurs zootechniques et métaboliques pour suivre la dynamique des réserves corporelles

Pour répondre à ces questions, des suivis répétés dans le temps de brebis en production ont été réalisés. Des brebis de race Romane, productrices d’agneaux pour la viande, étaient élevées dans deux systèmes d’élevage contrastés : en bergerie ou en conditions extensives à fortes contraintes pédoclimatiques (Causse du Larzac). Des mesures d’indicateurs zootechniques et métaboliques ont été réalisées à des stades physiologiques clés du cycle de production des brebis (avant la mise à la reproduction, pendant la gestation, avant et après la mise-bas, au sevrage des agneaux) permettant de construire les trajectoires temporelles des indicateurs. A chacun de ces stades, le niveau des réserves énergétiques était estimé indirectement grâce à un score d’état corporel obtenu par palpation et une mesure de l’épaisseur de gras dorsal sous-cutané obtenue par échographie (indicateurs zootechniques). Les concentrations plasmatiques de quelques métabolites (AGNE, acides gras non-estérifiés ; BHB, beta hydroxybutyrate) et hormones (T3, triiodotyronine ; insuline) clés du métabolisme énergétique étaient également mesurées (indicateurs métaboliques). 

Une dynamique fortement influencée par les stades physiologiques et conservée entre systèmes d’élevage

Les indicateurs zootechniques montrent que la dynamique des réserves énergétiques corporelles est fortement influencée par les stades physiologiques des brebis pendant leur cycle de production. Ainsi, dans nos conditions expérimentales, les brebis utilisent leurs réserves corporelles de la mi-gestation jusqu’au sevrage des agneaux, puis reconstituent leurs réserves du sevrage jusqu’à la mi-gestation du cycle suivant. Cette dynamique est conservée dans les deux systèmes d’élevage étudiés (bergerie et extensif). Les trajectoires des indicateurs métaboliques corroborent cette dynamique. En effet, des élévations des concentrations d’AGNE, BHB, et T3 sont observées pendant la phase d’utilisation des réserves. 

Une dynamique variable entre les individus et génétiquement contrôlée

Outre les sources de variation connues pour influencer les réserves et sa dynamique (nombre d’agneaux en gestation et allaités, rang de mise-bas, …), les chercheurs ont mis en évidence une variabilité interindividuelle des trajectoires des métabolites et hormones. Lors de travaux antérieurs, les chercheurs avaient déjà mis en évidence une variabilité interindividuelle de la dynamique des réserves corporelles avec les indicateurs zootechniques, montrant principalement des différences de niveaux entre les trajectoires. Ici, les trajectoires établies pour les indicateurs métaboliques ont permis de discriminer les brebis en 2 à 3 groupes, selon l’indicateur métabolique considéré : les trajectoires se distinguent par les concentrations atteintes au pic et/ou le stade auquel le pic est atteint. Face à l’augmentation des besoins énergétiques, certaines brebis utilisent excessivement leurs réserves au risque de nuire à leur santé, avec des concentrations métaboliques qui atteignent des niveaux potentiellement associés à des troubles métaboliques, alors que d’autres brebis ont une utilisation des réserves plus modérée.

Une partie de cette variabilité interindividuelle est d’origine génétique. Les chercheurs montrent en effet que les concentrations des indicateurs métaboliques et leurs variations entre stades sont, pour partie, contrôlées génétiquement. Des relations génétiques fortes ont également été mises en évidence entre les phases de dépôt et d’utilisation des réserves confirmant le rôle de la génétique dans cette dynamique. 

Avec ces nouveaux travaux, les chercheurs ouvrent de nouvelles perspectives d’application du levier génétique pour améliorer l’adaptation des ovins dans les systèmes d’élevages agro-écologiques en utilisant la dynamique des réserves énergétiques corporelles comme nouveau critère de sélection.

 

Figure : Brebis de race Romane élevées en conditions extensives (colonne de gauche) ou en bergerie (colonne de droite). L’état (profil moyen) et la dynamique des réserves énergétiques corporelles sont illustrés par la variation de la note d’état corporel (NEC; 2,0 : brebis maigre; 3,5 : bon état corporel; graphiques du milieu) au cours du second cycle de production (M2 : mise à la 2nde reproduction; P : milieu gestation; bL, avant mise-bas; aL, après mise-bas; W, sevrage; M3, mise à la 3ème reproduction). Les trajectoires métaboliques sont illustrées pour les concentrations d’acides gras non-estérifiés (AGNE, graphiques du bas) pour chacun des groupes de brebis ayant des dynamiques différentes (les pourcentages de brebis dans chaque groupe sont indiqués).

 

Ces travaux sont le fruit d’une collaboration interdisciplinaire entre généticiens et physiologistes des unités GenPhySE et SELMET et les unités expérimentales UEF et P3R.

Les travaux ont été financés par le projet Européen iSAGE (Innovation for Sustainable Sheep and Goat Production in Europe, grant agreement No. 679302). Les données ont été obtenues au sein des unités expérimentales INRAE La Fage et P3R grâce à l’appui des personnels en charge de l’élevage des animaux, du suivi des protocoles, et de la collecte des données. Les résultats ont été obtenus dans le cadre de la thèse d’Agnès NYAMIEL financée par la région Occitanie et les départements INRAE GA et PHASE.

Références : 

Agnes Nyamiel, Dominique Hazard, Didier Marcon, Christian Durand, Sébastien Douls, et al.. Body reserves dynamic of suckling ewes across successive production cycles under outdoor and indoor contrasting farming system conditions. Journal of Animal Science, 2025, 103, pp.skaf067. ⟨10.1093/jas/skaf067⟩. ⟨hal-04985684⟩

Agnes Nyamiel, Eliel González-García, Didier Marcon, Christian Durand, Sébastien Douls, et al.. Individual variability in metabolic and hormonal profiles for body reserve dynamics in ewes reared under indoor or outdoor farming system conditions. Journal of Animal Science, 2025, 103, 16p. ⟨10.1093/jas/skaf221⟩. ⟨hal-05159254v2⟩

Agnes Nyamiel, Andres Legarra, Didier Marcon, Christian Durand, Sébastien Douls, et al.. Genetic Parameter Estimation for Plasma Biomarkers Associated With Energy Reserves During Critical Physiological Stages in Sheep. Journal of Animal Breeding and Genetics, 2025, 14p. ⟨10.1111/jbg.70028⟩. ⟨hal-05385533⟩

Contacts

Dominique HAZARD

Directeur de Recherche

UMR GenPhySE

Eliel GONZALEZ GARCIA

Directeur de Recherche

UMR SELMET

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