Le vent forge la résistance mécanique des arbres et influe sur leur croissance

Au carrefour de la biologie, de l’écologie forestière et de la mécanique, le projet Wind-Sweep propose de ne plus considérer le vent seulement comme un aléa mais aussi comme un acteur clé de la croissance qui permet à l’arbre d’ajuster sa vulnérabilité. Financé dans le cadre du PEPR FORESTT, ce programme inédit ambitionne de combler un angle mort essentiel de la science forestière en offrant de nouveaux outils pour gérer des forêts de plus en plus exposées au dérèglement climatique. 

Publié le 08 janvier 2026

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Le vent, un phénomène naturel encore largement sous-estimé

Bien avant d’être une menace pour les forêts, le vent constitue un signal biologique fondamental pour les arbres. À travers un processus encore peu documenté, la thigmomorphogénèse, les arbres ajustent activement leur croissance en fonction des sollicitations mécaniques qu’ils perçoivent. Pourtant, cette capacité d’acclimatation demeure largement absente des outils de prédiction de croissance utilisés actuellement par les gestionnaires forestiers.

« La croissance des arbres est considérée comme un résultat passif des contraintes environnementales, nous voulons pousser une vision de la croissance basée sur l’acclimatation », souligne la responsable du projet, Jana Dlouhá. Cette perspective transforme la manière d’appréhender la vulnérabilité mécanique des forêts : un arbre ne se contente pas de subir le vent, il y répond en modifiant son architecture, la répartition de sa biomasse et les propriétés de son bois afin de gagner en résistance.  

Wind-Sweep, un enjeu majeur pour la gestion forestière

Le vent se révèle le premier aléa en termes de dégâts de biomasse forestière. Il est responsable de plus de 40 % de la perte de biomasse ligneuse dans les forêts européennes. Un chiffre appelé à croître dans le contexte du changement climatique. Malgré cela, la vulnérabilité mécanique des peuplements est encore prédite à partir de modèles empiriques, notamment après des opérations sylvicoles sensibles comme l’éclaircie. En renforçant les capacités de prédiction des scientifiques et des gestionnaires, Wind-Sweep se positionne comme un outil clé pour anticiper les dommages, adapter les pratiques et protéger les peuplements.

Un projet ancré dans la dynamique du PEPR FORESTT

Wind-Sweep s’inscrit pleinement dans la stratégie nationale du programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR) FORESTT, un vaste programme dédié à la résilience des forêts. L’un de ses volets majeurs, le projet ciblé « multi-risque », vise à construire des outils prédictifs des risques liés aux différents aléas climatiques.

Les ouvertures des canopées causées par les coupes ou les mortalités d’arbres ont augmenté de 24 à 30 % depuis le début du XXIᵉ siècle. Or chacune de ces ouvertures expose temporairement les arbres restants à une période de vulnérabilité mécanique. C’est précisément cette phase critique que Wind-Sweep cherche à comprendre et à anticiper.

Différents scénarios de spatialisation des ouvertures de la canopée. Les arbres restants sont représentés en vert tandis que les ouvertures sont en jaunes.
Différents scénarios de spatialisation des ouvertures de la canopée. Les arbres restants sont représentés en vert tandis que les ouvertures sont en jaunes. Les flèches bleues illustrent la direction dominante du vent.

La transition vers des sylvicultures plus résilientes est au cœur des préoccupations. Foresterie à couvert continu, diversification des peuplements, adaptation à la sécheresse : les approches adaptatives sont encouragées. Mais ces stratégies, bien qu’indispensables, ne sont pas sans risques.

« Passer d’un peuplement régulier à un peuplement irrégulier peut entraîner un risque mécanique fort. Il faut comprendrecomment le vent influence la structure et la stabilité des arbres pour concevoir les forêts de demain », souligne Jana Dlouhá.

Un arbre qui s’adapte pour rester debout

Lorsqu’un arbre oscille sous le vent, chaque rafale fait vibrer le tronc et déclenche des micro-déformations dans les cellules situées à la périphérie du tronc, des branches et des racines. « Ce sont des raccourcissements ou des allongements locaux, comme dans nos muscles lorsqu’on fait des flexions », illustre Jana Dlouhá. Ces micro-déformations forment un signal mécanique que l’arbre perçoit. Son intensité dépend de l’exposition et de la présence d’arbres voisins qui peuvent limiter l’amplitude des mouvements oscillatoires.

Si la dose du signal mécanique augmente, l’arbre va adapter sa croissance en renforçant sa base et ses racines structurelles, tout en limitant sa croissance en hauteur. En faisant cela, il assure sa sécurité mécanique et donc son intégrité. « Rester debout sous le vent demande des efforts et des compromis. Trop chercher la lumière, c’est prendre un risque mécanique, là où renforcer la base améliore la résistance aux tempêtes », résume la chercheuse. Ainsi, le vent n’est pas seulement un aléa : il est aussi un moteur d’évolution, un architecte de la morphologie des arbres.

Le projet en bref

  • Durée : 4 ans (2025-2029)
  • Coordination : INRAE Grand Est-Nancy
  • Budget : 1,2 M€
  • 4 laboratoires partenaires (Centrale Marseille, INRAE Grand Est-Nancy, INRAE Clermont-Auvergne-Rhône-Alpes, INRAE Nouvelle-Aquitaine Bordeaux)
  • Autres partenaires : Institut européen de la forêt cultivée, université catholique de Louvain
  • Objectif : Intégrer la réponse de croissance des arbres au vent dans les modèles de croissance forestière et comprendre son rôle dans la résistance mécanique des peuplements
  • Enjeu : Améliorer la résistance des forêts européennes face au vent et aux tempêtes et apporter des scénarios de gestion minimisant le risque mécanique
  • Environ 210 arbres suivis répartis sur 3 sites expérimentaux (3 modalités sylvicoles différentes : témoin jamais éclairci, témoin éclairci durant le projet, témoin éclairci anciennement et acclimaté depuis)
  • Sites suivis : Forêt de Tronçais (chêne sessile), domaine de l’Hermitage (pin maritime) et forêt de Haye (hêtre commun)

Des arbres instrumentés pendant 4 ans

Wind-Sweep mobilise une équipe de biologistes, physiciens, modélisateurs de la croissance et ingénieurs forestiers [1]. Le projet réunit 3 types de modélisateurs partant de la mécanique de l’interaction fluide-structure, la modélisation biologique et la modélisation de la croissance forestière.

Capteurs équipés de jauges de déformations qui permettent de suivre le signal mécanique généré par les oscillations de l’arbre sous le vent

Les arbres seront équipés de capteurs de déformation conçus par l’UMR SILVA. Ils vont enregistrer l’oscillation des arbres sous le vent à une fréquence de 4 Hz pendant 4 ans. Ces données seront complétées par des manipulations en serre visant à comprendre le processus d’accommodation (les plants se désensibilisent si le signal mécanique est répété). Cela pour détecter des seuils de dose de signal mécanique qui modifient l’expression de la thigmomorphogénèse et donc la réponse de croissance que cela va générer. Le suivi intégrera également l’humidité du sol pour prendre en compte les effets possibles de la sécheresse qui peuvent limiter la croissance et donc allonger la période d’acclimatation mécanique.

Perspectives et enjeux

Wind-Sweep ambitionne de transformer durablement la manière dont on modélise la croissance et la vulnérabilité mécanique des forêts. En intégrant l’acclimatation mécanique de la croissance des arbres aux côtés d’autres facteurs environnementaux, le projet ouvre la voie à une nouvelle génération de modèles forestiers. Wind-Sweep repose sur l’hypothèse suivante : une exposition modérée et continue aux sollicitations mécaniques permet de renforcer la stabilité des arbres. Comprendre ce mécanisme d’acclimatation et les seuils qui l’activent pourrait inspirer de nouveaux choix de gestion.

 

Illustration de la distribution de la biomasse suivant la hauteur du tronc pour les arbres éclaircis qui oscillent dans le vent (arbres libres, à gauche) et les arbres éclaircis qui ont été haubanés (à droite).
Illustration de la distribution de la biomasse suivant la hauteur du tronc pour les arbres éclaircis qui oscillent dans le vent (arbres libres, à gauche) et les arbres éclaircis qui ont été haubanés (à droite). Avant le traitement (représenté en beige et jaune clair), la largeur de cerne est constante après l’éclaircie chez les arbres libres et haubanés. Chez les arbres libres plus de biomasse est allouée vers la base du tronc, ce qui leur permet d’augmenter leur résistance. À l’inverse, les arbres haubanés vont vers des formes qui peuvent s’avérer mécaniquement instables.

 

Note :

[1]Le projet associe 4 laboratoires. Chacun d’entre eux apporte des compétences propres liées aux disciplines (IRPHE-Centrale Marseille, UMR SILVA-INRAE Grand Est-Nancy, UMR PIAF INRAE Clermont-Auvergne-Rhône-Alpes) ou aux pratiques sylvicoles (UMR ISPA-INRAE Nouvelle-Aquitaine Bordeaux, spécialiste du pin maritime).

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