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Lokili : quand science et conte font jaillir une histoire d'eaux
À la médiathèque Émile Zola de Montpellier, le spectacle Lokili – Les Mondes de l’Eau propose une rencontre singulière entre la recherche scientifique et l’art du conte. Né d’une résidence mêlant conteurs et scientifiques, ce récit mêle imaginaire et enjeux bien réels autour de l’eau. Retour sur une création collective inspirante.
Publié le 12 mars 2026
Quand les laboratoires deviennent des lieux de récit
Comment raconter l’eau autrement que par des chiffres ou des rapports scientifiques ? C’est le pari de la résidence « La Science rend des contes », portée par l’Université de Montpellier avec l’appui des unités de recherche, et par le Réseau des médiathèques et de la culture scientifique de Montpellier Méditerranée Métropole. Cette résidence s’inscrit dans le cadre du label ministériel Science avec et pour la société (SAPS) porté par l’Université de Montpellier.
Depuis l’automne 2025, trois conteurs et conteuses sont accueillis dans des laboratoires afin de transformer des thématiques de recherche en récits accessibles à tous. Le spectacle Lokili – Les Mondes de l’Eau est né de cette immersion au sein du laboratoire G-EAU, consacré à l’étude de la gestion et des usages de l’eau (UMR associant AgroParisTech, BRGM, CIRAD, INRAE, IRD, L’Institut Agro Montpellier et Université de Montpellier).
Au cœur de l’histoire, Léo, le héro, part à la recherche du Seigneur des Sources pour comprendre pourquoi l’eau disparaît. Le récit traverse alors des mondes souterrains ou en surface, où l’eau circule, se cache, réapparaît, devenant un personnage à part entière.
Un conte nourri par la science
Pour le conteur Rémi Garcia-Kerviel, l’origine du récit remonte à une histoire entendue il y a longtemps. « Les conteurs n’inventent jamais complètement les histoires : ils les transmettent », explique-t-il. Mais la résidence au laboratoire G-EAU a profondément transformé ce matériau narratif. Les échanges avec les scientifiques l’ont conduit à enrichir l’intrigue pour mieux refléter les enjeux contemporains autour de l’eau : sécheresses, inondations ou partage de la ressource. « Les mystères des eaux souterraines m’ont fait rêver. C’était facile d’imaginer un royaume enfoui et d’essayer d’en percer le mystère en discutant avec les chercheurs. »
Dans ce dialogue entre sciences et imaginaires, l’eau devient un fil conducteur particulièrement puissant. « L’eau est une image de l’invisible. Par nature, elle est mouvement et trouve toujours son chemin », poursuit le conteur, pour qui le spectacle cherche surtout à renouer avec notre relation aux éléments. « Je crois que nous avons perdu collectivement un lien direct avec ce qui nous entoure. Le conte peut rouvrir une fenêtre sur ce lien. »
Des enjeux scientifiques bien réels
Du côté des scientifiques, la participation à cette aventure artistique répond aussi à un objectif de transmission, de pédagogie et de partage. Caroline Lejars (CIRAD, UMR GEAU), directrice adjointe du laboratoire G-EAU, rappelle que les recherches de l’unité portent notamment sur la gouvernance de l’eau, le partage de la ressource ou encore les risques liés aux sécheresses et aux inondations. Mais ces enjeux dépassent largement le cadre scientifique. « L’eau est un sujet qui nous concerne tous. Il est important d’en parler avec différents langages et différents regards. Le conte est l’un des outils possibles pour ouvrir cette discussion. »
Dans Lokili – Les Mondes de l’Eau, ces questions apparaissent à travers des personnages et des situations symboliques qui évoquent les différentes manières de voir et de partager l’eau. Une approche qui permet aussi de déconstruire certaines idées reçues. « Le conte rappelle que l’eau n’est pas une ressource inépuisable et que la technique seule ne suffira pas à résoudre les problèmes de pénurie », souligne la chercheuse. En effet, le constat est alarmant : la pression sur la ressource s’est fortement accrue : selon les Nations unies, l’utilisation mondiale de l’eau a augmenté plus de deux fois plus vite que la population au cours du XXᵉ siècle. Aujourd’hui, si un Européen utilise environ 130 litres d’eau par jour à la maison, son empreinte réelle dépasse souvent 3 000 litres par jour une fois intégrée l’eau nécessaire pour produire son alimentation et les biens qu’il consomme.
Traduire la science par l’imaginaire
Pour Géraldine Abrami (INRAE, UMR GEAU), ingénieure de recherche chargée de médiation au sein de G-EAU, le projet repose avant tout sur un travail de rencontre et de traduction entre deux univers. « Mon rôle consiste à faire le lien entre ceux qui produisent de la science et ceux qui savent raconter des histoires », explique-t-elle. L’objectif est de rendre accessibles des concepts parfois abstraits, sans les simplifier à l’excès.
Pendant la résidence, le conteur a ainsi rencontré de nombreux scientifiques de l’unité, explorant leurs terrains, leurs outils et leurs questionnements. « Rémi n’est pas arrivé avec une histoire déjà écrite. Il est vraiment entré dans la matière : les concepts, les terrains, les interrogations des chercheurs. À partir de là, le personnage de Lokili et les mondes de l’eau ont pris forme peu à peu. »
Pour la médiatrice scientifique, le conte offre une voie complémentaire à la conférence classique. « Une conférence parle surtout à l’intellect. Un conte stimule l’imaginaire et les émotions. Il permet d’entendre des choses complexes sans que la complexité devienne un obstacle. »
Au fond, l’objectif n’est pas seulement de transmettre des connaissances, mais aussi de transformer notre regard. « Quand quelque chose devient visible, quand on commence à le sentir et pas seulement à le comprendre, les comportements peuvent évoluer », observe-t-elle.
Avec Lokili – Les Mondes de l’Eau, science et récit se rejoignent ainsi pour rappeler une évidence : l’eau traverse nos vies quotidiennes, souvent sans que nous y prêtions attention. Le conte propose simplement de la regarder autrement — et peut-être de renouer, le temps d’une histoire, avec ce lien essentiel.