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Éloïse Comte, mathématicienne, chercheuse de compromis

ARTICLE RÉDIGÉ AVEC PUY DE SCIENCES - On peut apprendre à aimer les maths et en faire son métier. Devenir mathématicienne sans l’avoir prémédité, (presque) sans calcul. Eloïse Comte en est la démonstration, calme et posée. Au centre INRAE, où elle nous reçoit, on entendrait une mouche voler. En cet après-midi de janvier, tout le campus des Cézeaux semble plongé dans une douce torpeur. L’ambiance est aux confidences.

Publié le 23 février 2026

Si on lui avait demandé au collège ce qu’elle voulait faire plus tard, elle aurait répondu « conservatrice de musée ». « J’aimais le latin et l’histoire. » Pourtant aujourd’hui, ce sont des objets mathématiques qu’elle manipule, des objets abstraits pour résoudre des problèmes bien concrets : elle fait des mathématiques appliquées à l’environnement. Sa spécialité ? Trouver des compromis. Typiquement – c’était l‘objet de sa thèse [2] –, les agriculteurs ont besoin d’épandre des engrais sur leurs plantations, mais une partie s’infiltre dans le sous-sol, gagne les nappes phréatiques et se retrouve dans les puits de captage d’eau, ce qui génère des coûts de dépollution. Problème : est-il possible de trouver un compromis entre profit agricole et coûts de dépollution ? Oui, répond la chercheuse. Avec une feuille, un crayon, et une tête bien faite. La modélisation numérique, l’ordinateur ? Ils viennent dans un second temps, et ce n’est d’ailleurs pas la partie qui intéresse le plus notre mathématicienne, qui n’aime rien tant que jouer avec des équations.

Une feuille et un crayon


« Je pars d’une problématique concrète, qui généralement est donnée par quelqu’un qui n’est pas mathématicien, par exemple un biologiste ou un hydrogéologue[3], explique-t-elle. Mon travail consiste alors à modéliser, à retranscrire cette problématique en mathématiques. » Attachée à l’écrit – « ça va beaucoup plus vite d’écrire les maths que de les taper ! » –, elle noircit ainsi des dizaines de petits cahiers bien rangés. « Eloïse est quelqu’un de rigoureux dans tout ce qu’elle fait », observe Jean-Denis Mathias, directeur du LISC.

Une fois cette modélisation effectuée, encore faut-il s’assurer que le modèle mathématique est bien posé, en somme qu’il existe une solution, si possible unique. Cette étape-là est assez solitaire : « Les biologistes ne peuvent pas m’aider. C’est vraiment à moi, avec des outils mathématiques d’analyse, des équations, de vérifier que le problème que je pose a bien une solution, qu’il est possible par exemple de trouver la quantité optimale d’engrais que l’agriculteur doit épandre. » On aurait pensé, naïvement, que fournir les données adéquates à un programme informatique bien pensé, basé sur de l’intelligence artificielle, aurait pu suffire. Mais pas du tout. Avant l’étape numérique, ce travail d’écriture est indispensable : il suppose de faire des hypothèses réalistes, cohérentes avec la biologie et la physique, et de s’assurer de la justesse mathématique du modèle élaboré. Après seulement, vient sa traduction numérique. « L'ordinateur va être capable de me sortir une solution qui va être la bonne seulement parce que j'ai montré avant, mathématiquement, que mon modèle a une solution unique et qu'il est bien posé. Lui calcule ce qu’on lui donne. Si on lui donne n’importe quoi, il calcule n’importe quoi ! » CQFD.

Des maths pour résoudre des problèmes environnementaux… enthousiasmant ! De quoi se réconcilier avec la discipline pour qui serait un peu fâché. Eloïse elle, n’a jamais été fâchée avec les maths. Pas de blocage ni d’incompréhension. Mais pas de fascination particulière non plus. À l’école – elle a d’abord vécu dans le Sud-Ouest, puis en Martinique et à la Réunion –, elle était « bonne partout » et tout l’intéressait. Fille d’une institutrice « pas matheuse », elle n’a pas eu d’aide particulière dans ce domaine. « C’était “travaille bien à l’école”, fais au mieux. »

Les maths, c’est cool


C’est une rencontre qui scelle son orientation, même si à l’époque, elle n’en a pas vraiment conscience. « Comme quoi, ça tient à pas grand-chose… ». Une prof, qui au lycée à la Réunion, parvient à faire aimer les maths à toute une classe. On rêverait de connaître le secret de sa pédagogie. Le jeu ? La bienveillance ? Pas du tout. « Elle était hyper exigeante. Au début, tout le monde la craignait, on avait peur d’y aller ! Et puis il y a eu une dynamique incroyable... on s’est rendu compte qu’elle avait raison et du coup, on s’est mis à tous aimer les maths. Elle était sévère, mais juste. » Les élèves apprennent à corriger des exercices au tableau, à partager à voix haute leur raisonnement. « On expliquait ce qu'on faisait, et en expliquant, on comprenait mieux. C’est là que je me suis dit : ok, les maths, c’est cool. » Arrivés en terminale, les lycéens et lycéennes changent d’enseignant, à leur grand regret : « Face à d’autres élèves qui n’avaient pas eu cette enseignante, on s’est rendu compte qu’on avait quelque chose en plus. »

La jeune femme se découvre un goût et des facilités pour les mathématiques, mais pas au point de s’embarquer dans cette voie. Du moins pas tout de suite. Comme beaucoup de jeunes à cet âge, elle ne sait pas ce qu’elle veut faire. A posteriori, pointe un regret, celui de ne pas avoir été assez bien informée ni orientée à l’époque. « On n’avait pas toutes les informations comme aujourd’hui. Je ne savais pas tout ce qui existait, alors moi sur mon petit caillou à l’autre bout de l’Océan Indien… On faisait un peu comme on pouvait. » Elle ne se sent pas suffisamment mature pour partir seule en Métropole et opte donc pour… un compromis : une prépa BCPST [4], située à 10 kilomètres de chez elle.

L’expérience s’avère peu concluante : difficile de se motiver à trimer dur, quand on n’a aucun objectif précis en tête : « Je ne visais pas de concours, en fait je ne visais rien du tout, je ne savais pas ce que je voulais faire. »

De là sans doute, son engagement actuel auprès des jeunes : en plus de son travail de chercheuse, Eloïse Comte est chargée des relations du centre INRAE Clermont-Auvergne-Rhône-Alpes avec l'enseignement primaire et secondaire. « C’est important de montrer aux jeunes ce qu’il est possible de faire, qu’ils aient accès à toutes les informations. Moi je ne savais pas que l'Inra [5] existait quand j'avais leur âge. »

Mathématicienne appliquée


Une seule certitude à l’époque : elle aime bien les maths, mais pas seulement les maths. Alors elle trouve une fois encore un compromis, entre évidente inclination et joyeuse curiosité, et s’inscrit en licence de maths appliquées à Bordeaux. On y fait des maths, certes, mais aussi des sciences cognitives, une ouverture qui lui plait. Comme nombre d’étudiants, la jeune femme découvre fascinée qu’en fac, les profs sont aussi pour la plupart des chercheurs : « j’ai eu le déclic ». Avec sa capacité de travail acquise en prépa, la voilà lancée sur des rails : dès la troisième année de licence, elle choisit de faire un stage dans un laboratoire « Biomaths », où l’on fait des mathématiques appliquées à des problématiques biologiques.

À mesure que le cursus avance, les promos deviennent de plus en plus masculines. Mais cela ne dérange pas Eloïse, habituée à devoir se débrouiller seule. « J'ai été élevée par ma mère qui m'a toujours dit : “Fais ce que tu as envie de faire, donne-t’en les moyens et surtout n'attends pas des autres, n'attends pas qu'on t'aide et tu verras, tu t'en sortiras par toi-même”, donc j'ai un peu cette niac là ! »

Et puis elle se sent soutenue par l’équipe enseignante : il faut dire qu’elle fait partie des rares étudiants qui optent pour les maths appliquées en master – la plupart bifurquent vers les statistiques, l’économie ou les sciences cognitives. Ses profs l’encouragent donc à poursuivre dans la voie qui lui plait. Elle y acquière ses deux spécialités : les équations dérivées partielles [6] et le contrôle optimal [7]. « Un prof m’a dit quelque chose qui m’a marquée. Il expliquait que faire une thèse, c’était devenir le spécialiste mondial d’un sujet. Je me suis dit “C’est génial !” »

Une affaire de femmes


Au seuil de la thèse pourtant, elle hésite. Par manque de financements, il ne lui est pas permis de continuer à Bordeaux dans l’équipe qui l’a formée. Que faire ? Sa mère, très présente, lui souffle de regarder ailleurs… La Rochelle ? « Je ne sais pas pourquoi elle m’a dit ça, peut-être parce qu’on était parties en vacances là-bas l’année précédente. Je n’y avais pas pensé. Et là je vois une offre de thèse en maths sur la pollution agricole, les ressources en eau, les approches hydrogéologiques… je trouvais que c’était génial. Il fallait envoyer le dossier le jour même ! » La jeune femme est prise (haut la main), heureusement. « C’est la seule candidature que j’ai faite pour une offre de thèse. Ça il ne faut pas le faire ! »

Pendant son doctorat, elle est encadrée par deux femmes. « On était trois mathématiciennes ! », une configuration pas si fréquente. L’une d’elles, Catherine Choquet [8], sera d’un grand soutien après la thèse, au moment où la pression retombe et où le doute surgit parfois. « Elle m’a dit quelque chose de très important : tu n’es pas obligée de tout faire toute seule. » Les deux femmes cosignent plusieurs études, et continuent depuis à travailler ensemble. Au laboratoire clermontois, où elle est recrutée en 2020, l’océan lui manque un peu, elle l’avoue – « Je ne suis pas une fille de montagne ! » – mais l’ambiance est agréable et elle s’implique avec plaisir dans la vie du laboratoire. « Je pense qu’Eloïse trouve un équilibre entre la science et le fait d’œuvrer pour le collectif. On a besoin de ce type d’engagement dans cette société de plus en plus autocentrée, observe Jean-Denis Mathias. Eloïse est quelqu’un sur qui on peut compter, avec qui on peut discuter ».

Représentations tenaces


Quand elle jette un regard en arrière, la chercheuse est lucide sur son parcours d’exception, sait ne pas s’être autocensurée : elle aimait les maths, était plutôt douée pour ça, ne s’est rien interdit. Comment se fait-il alors qu’elle ressente « toujours », bien malgré elle, un « énorme syndrome de l’imposteur » ? « Là, aujourd'hui encore, j'ai l'impression que tout le monde s'est trompé en fait. » Cela passera peut-être, avec le temps et de fructueuses collaborations. Son expertise est recherchée, elle le sait : en mission à Majorque en 2024, ses compétences dans le domaine du contrôle optimal intéressent une équipe de physiciens, qui souhaite trouver un compromis entre la préservation d’une plante aquatique, la posidonie, menacée par les activités humaines (eaux usées, émanations des bateaux de croisière…) et le tourisme. Ce compromis existe, Eloïse Comte l’a calculé.

Et après ? « Mes recherches sont publiées, maintenant il faut que d’autres s’en emparent. » Ses travaux de thèse par exemple, pourraient donner lieu à des applications bien concrètes : pourquoi ne pas imaginer une petite application, dans laquelle chaque agriculteur rentrerait un certain nombre de données – la taille de son champ, la nature de ses plantations… « Puis on appuierait sur « lancer » et l’application calculerait, donnerait la quantité optimale d’engrais à épandre. » À bon entendeur…

Retrouvez l'article original et bien d'autres sur Puy de Sciences, le portail de la culture scientifique en Auvergne : https://puydesciences.uca.fr/ 

[2] Pollution agricole des ressources en eau : approches couplées hydrogéologique et économique, MIA (Mathématiques, Image, Applications).

[3] Spécialiste des eaux souterraines.

[4] Biologie, chimie, physique et sciences de la Terre.

[5] Institut national de la recherche agronomique. L’INRA a fusionné le 1er janvier 2020 avec l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (IRSTEA) pour former INRAE.

[6] Une équation aux dérivées partielles (EDP) est une équation mathématique dont l’inconnue est une fonction de plusieurs variables, qui fait intervenir les dérivées partielles de cette fonction par rapport à ces variables. Les EDP sont utilisées dans de nombreux modèles de physique, d’ingénierie ou de biologie, comme la propagation de la chaleur, l’écoulement des fluides, la propagation des épidémies ou les modèles de prévision météorologique.

[7] La théorie du contrôle optimal consiste à amener un système (sur lequel on peut avoir une action, donc un contrôle) d'un état initial donné à un certain état final, en minimisant ou en maximisant (donc en optimisant) certains critères.

[8] Professeure en mathématiques, laboratoire MIA (Mathématiques, Image, Applications), Université de La Rochelle.

Marie-Catherine Mérat

Journaliste scientifique indépendante

Contacts

Éloïse Comte

Chargée de recherche

Laboratoire d’ingénierie pour les systèmes complexes

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