Comment le changement climatique affecte-t-il le travail et la santé des éleveurs ?

En Bourgogne-Franche-Comté, les sécheresses répétées transforment le quotidien des éleveuses et éleveurs de bovins. Une équipe de recherche a étudié leurs effets sur le travail, la santé et les perspectives professionnelles, en croisant les regards de plusieurs disciplines et les expériences de 40 éleveurs et éleveuses, complétées par une enquête auprès de 350 professionnels

Publié le 10 septembre 2026

© Xavier Remongin/agriculture.gouv.fr

Des sécheresses qui bousculent un métier déjà sous tension

Avec +2°C aujourd'hui en Bourgogne Franche-Comté, +4°C annoncés en 2100, l’agriculture et les agriculteurs sont aux avant-postes du changement climatique et confrontés à des épisodes de sécheresse, encore très variables.  En agriculture, ces bouleversements sont le plus souvent énoncés en termes de pertes de rendements et de productivité avec toutes leurs conséquences économiques. Mais qu'en est-il de leur impact sur le travail, et sur la santé de ceux qui le réalisent ? 

En 2021, une étude conduite en Saône-et-Loire sur les effets de sécheresses consécutives avait déjà donné l'alerte : conditions de travail dégradées, charge physique et mentale augmentées, pertes financières, et parfois des renoncements allant jusqu'à la réduction du troupeau, voire au projet de cessation de l'activité. Comment les éleveuses et éleveurs de bovins vivent-ils, concrètement, l'accumulation de ces épisodes secs ? Quel est l'impact sur leur santé, et notamment leur santé mentale ? C'est pour répondre à ces questions qu'est né le projet TRAVERSER, dans une région où, comme ailleurs, le nombre d'éleveurs diminue, tandis que les exploitations et les cheptels s'agrandissent.

Croiser les regards pour mieux comprendre le vécu des éleveurs 

Vaches montbéliardes en stabulation
Vaches laitières montbéliardes en stabulation. Photo : Thomas Hubert/agriculture.gouv.fr

Pour comprendre comment ces aléas climatiques affectent le quotidien des éleveurs, une équipe de recherche coordonnée par Sandrine Petit et Marie-Hélène Vergote (UMR CESAER - INRAE / Institut Agro Dijon) a construit un projet, qui a reçu le soutien de la MSA dans le cadre d'un appel à projet de recherche. Le projet s'est déployé en quatre volets complémentaires, mobilisant une équipe interdisciplinaire (anthropologie, climatologie, économie, géographie, santé publique) ainsi que l’Association Santé, Éducation et Prévention sur les Territoires (ASEPT). L'équipe du projet a travaillé avec les acteurs professionnels de l'agriculture et de la santé et avec les éleveurs du Doubs, de la Haute-Saône, de la Nièvre et de la Saône-et-Loire. Le terrain d'étude, la Bourgogne-Franche-Comté, présente de fortes spécialisations : une production laitière standard et sous AOP Comté à l'Est, et une production allaitante orientée vers la filière viande à l'Ouest. Ce contexte a permis d'examiner deux systèmes d'élevage confrontés, chacun leur manière, à la baisse des ressources en eau et en fourrage.

Les quatre volets du projet

  • État des lieux socio‑éco‑climatique : croisement des dynamiques de l'élevage bovin régional avec une caractérisation fine des sécheresses survenues entre 1959 et 2024. 
  • Entretiens qualitatifs :  40 entretiens menés auprès d'éleveuses et d'éleveurs des départements du Doubs, de la Haute-Saône, de la Nièvre et de Saône-et-Loire, pour recueillir leur vécu des effets du changement climatique sur leur travail et leur santé.
  • Identification de ressources pour faire face aux difficultés :  recherche de leviers individuels et collectifs susceptibles d’atténuer les effets du changement climatique. 
  • Enquête quantitative en ligne : questionnaire portant sur les risques psychosociaux, le sentiment de cohérence (SOC*) et les stratégies d’adaptation. 350 réponses ont été recueillies.

Un impact fort sur les rythmes et perspectives du métier

Eleveur de vaches laitières en agriculture biologique, producteur de fromages
Distribution de fourrages dans une étable de vaches laitières. Photo : Pascal Xicluna/agriculture.gouv.fr

Les travaux ont montré que le changement climatique affecte directement le travail des éleveurs, mais également leur santé et leur manière de se projeter dans le métier, créant notamment un stress saisonnier. Sur le terrain, cela se traduit par de nouvelles astreintes comme l'abreuvement et l'affouragement au pré en élevage allaitant, ou le retour des vaches laitières en bâtiment et, avec lui, les tâches de pansage, ainsi qu'une surveillance accrue des animaux. Ce sont aussi des journées allongées, avec des horaires atypiques, et une course permanente pour trouver les bons créneaux météorologiques notamment pour les chantiers de récolte, au prix d'une fatigue et d'une usure mentale croissantes. 

Certains éleveurs entretiennent ou plantent des haies champêtres pour protéger l'herbe et faire de l'ombrage aux animaux. Photo : Xavier Remongin/agriculture.gouv.fr

Les éleveurs font preuve de capacités d'adaptation en constituant des stocks de fourrage, en ménageant des réserves d'eau, parfois en diminuant le nombre d'animaux ou en trouvant de nouvelles surfaces de pâtures. D'autres adaptations visent à favoriser la matière organique du sol, le réensemencement naturel en gardant des prairies naturelles ou la plantation de haies. Ces ajustements nécessaires sont toutefois sources de stress et parfois insuffisants face à l'ampleur des situations. 

Sur le plan de la santé, l'enquête menée auprès de 350 éleveurs montre une situation contrastée : si certains déclarent un bon niveau de bien-être, 55% des répondants expriment un sentiment d'inconfort, voire de mal-être. Le changement climatique génère un stress saisonnier pour 77 % d'entre eux, permanent pour 40 %, et alimente une inquiétude sur l'avenir chez 83 % des répondants. Les fortes chaleurs peuvent aussi avoir un impact sur la santé physique.

Une traite, c'est un coup de chaud. Quand il fait 40° dehors, vous rentrez les vaches à l’écurie… Une vache ça rumine, c'est un radiateur. Vous rentrez les vaches qui vous renvoient le chaud et vous êtes en train de traire… Au bout de 45 minutes, j'ai mal au crâne, tous les soirs quand il fait chaud, tous les soirs tu es malade. Tu peux aller boire 2 litres d’eau après et aller te coucher, parce que tu es sec. Parole d'éleveur du Doubs, 39 ans

Dans le cadre de l'exploration des ressources permettant aux éleveurs de faire face aux difficultés rencontrées, des ateliers d'échange associant chercheurs et éleveurs ont permis d'aborder les dynamiques du climat, et le vécu du métier; ils ont mis en évidence un besoin de dialogue autour des difficultés rencontrées, de la mutualisation des risques et du développement de leviers collectifs s'appuyant sur les complémentarités, les solidarités et les ressources des territoires. Au-delà des adaptations techniques, les effets du changement climatique sur le travail et la santé des éleveurs méritent d'être davantage pris en compte. Sensibiliser les professionnels au contact des agriculteurs apparaît nécessaire pour mieux comprendre leurs difficultés et les accompagner face aux évolutions auxquelles ils sont confrontés.

Télécharger la synthèse des résultats du projet pdf - 996.87 KB

Le projet "TRAVERSER" cherche à comprendre comment les sécheresses et plus généralement le changement climatique impactent concrètement le travail et la santé mentale des éleveurs. En se concentrant sur les épisodes de sécheresse en Bourgogne-Franche-Comté, le projet analyse les difficultés rencontrées par les éleveurs de bovins, mais aussi les ressources qu’ils mobilisent pour y faire face. Le projet comportait également un volet sur l'apiculture.

  • Période : 2024-2026
  • Coordination : Sandrine Petit, INRAE; Marie-Hélène Vergote, Institut Agro Dijon
  • Equipe de recherche
    • UMR CESAER - INRAE /  Institut Agro Dijon : Eva Barranca (anthropologue, Leslie Carnoye (économiste), Abdoul Diallo (analyste de données), Lucie Dupré (anthropologue), Marielle Berriet (économiste), Clémence Hamot (doctorante en économie), Virginie Piguet (analyses statistiques)
    • UMR Agroécologie - INRAE / Institut Agro Dijon / Université Bourgogne Europe ; Juliette Young (sciences politiques)
    • UMR Biogéosciences - CNRS / Université Bourgogne Europe : Thierry Castel (climatologue), Yves Richard (climatologue)
  • Participation au financement : Mutualité Sociale Agricole (MSA).
  • Partenaires : Mutualité Sociale Agricole de Franche-Comté, ASEPT Franche-Comté Bourgogne (Association de Santé, d’éducation et de
    prévention sur les territoires de Bourgogne-Franche-Comté)
  • Terrain d’étude : éleveurs bovins en filières lait et viande en Bourgogne-Franche-Comté

Contacts

Sandrine Petit

Co-coordinatrice du projet TRAVERSER

UMR CESAER

Le centre

Le département

En savoir plus

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