Biotechnologies, agro-industries et bioéconomie : quels enjeux pour le déploiement en Europe ?

Comprendre le potentiel des biotechnologies est essentiel pour l’élaboration de politiques publiques efficaces en matière de bioproduction et de développement industriel. Cette question qui traverse les réflexions européennes a été mise au débat lors d’un événement de haut niveau organisé à Bruxelles par INRAE, l’infrastructure de recherche IBISBA et le grand programme de recherche PEPR B-BEST. 

Publié le 03 février 2026

© © Fraunhofer CBP / IBISBA

Les biotechnologies permettent de produire des biens et des services en ayant recours à des organismes vivants : cellules, enzymes ou systèmes biologiques. Elles sont un domaine de développement stratégique, avec des applications diverses dans des secteurs tels que l’agroalimentaire, la chimie, les cosmétiques, les matériaux, etc. où elles s’imposent progressivement comme un pilier structurant à l’échelle européenne. 

Malgré l’excellence de la recherche européenne, qui surpasse celle des États-Unis en termes de capacités, leur essor soulève cependant plusieurs interrogations : comment passer du laboratoire à l’industrie, mobiliser les données et l’intelligence artificielle, et renforcer la coopération européenne à l’aide d’infrastructures de recherche adaptées ? 

Ces enjeux ont notamment été abordés lors d’un événement à Bruxelles, organisé par INRAE, l’infrastructure européenne IBISBA et le PEPR B-BEST, réunissant chercheurs, acteurs industriels, représentants de la société civile et institutions européennes pour contribuer à l’émergence d’une vision européenne ambitieuse pour la bio-industrie, dans un contexte marqué par des initiatives européennes en faveur des biotechnologies.

Des priorités affirmées au niveau européen 

Leur caractère stratégique des biotechnologies se reflète dans les orientations européennes. 

Pourquoi les biotechnologies sont-elles un enjeu européen stratégique ?

En s’appuyant sur ces ressources biologiques, les biotechnologies peuvent contribuer à réduire le recours de certains secteurs industriels européens aux ressources fossiles et à des intrants importés. Elles permettent également de concevoir des procédés de production moins dépendants de chaînes d’approvisionnement complexes, grâce à l’usage de ressources plus diversifiées et souvent territorialisées. 

Les biotechnologies industrielles font déjà l’objet de stratégies publiques dédiées et d’investissements structurants dans plusieurs grandes économies, notamment aux États-Unis, en Chine et en Inde. À l’échelle européenne, elles apparaissent comme une clef du développement industriel en cohérence avec les objectifs environnementaux, mais aussi avec les enjeux de compétitivité et de souveraineté industrielle. 

Quelques exemples d’applications des biotechnologies dans les agro-industries et la bioéconomie

  1. Transformation de biomasse végétale (plantes, résidus agricoles) en ingrédients ou matériaux, utilisés dans l’alimentation ou l’industrie
  2. Utilisation d’enzymes dans les procédés industriels afin de remplacer certaines étapes chimiques et réduire la consommation d’énergie et de ressources 
  3. Valorisation de résidus agricoles ou agroalimentaires et de déchets organiques pour produire du biogaz ou des fertilisants, contribuant au recyclage 

Pour en savoir plus : De la biomasse aux produits biosourcés 

Des technologies prometteuses, encore difficiles à déployer à grande échelle 

Si les biotechnologies offrent des perspectives importantes pour l’avenir industriel de l’Europe, leur maturation n’est pas achevée. « Il s’agit avant tout de traduire les connaissances et les innovations qui existent déjà dans les laboratoires, en des procédés industrialisables et économiquement viables », précise Michael O’Donohue, directeur scientifique en charge des questions de bioéconomie à INRAE.

« Beaucoup d’échecs surviennent encore malheureusement au moment de la mise à l’échelle, c’est-à-dire le passage entre la phase de recherche et développement vers la mise en œuvre à l’échelle industrielle », explique-t-il. « Il y a également un enjeu scientifique important à saisir le potentiel des outils numériques et de l’intelligence artificielle, susceptibles d’accélérer la maturation des bioprocédés ». 

L’exploitation des outils numériques et de l’intelligence artificielle passe par la disponibilité de données adaptées. « En tant qu’organisme de recherche et fournisseur de données, INRAE a un rôle important à jouer dans ce domaine. Nous disposons de capacités importantes grâce à nos laboratoires et nos infrastructures de recherche pour en produire », souligne Michael O’Donohue. Sur le plan du passage à l’échelle, INRAE peut également s’appuyer sur ses démonstrateurs préindustriels comme Ferments du Futur ou Toulouse White Biotechnology, qui assurent un lien entre recherche et enjeux industriels grâce à des partenariats public-privé. 

La maturation des biotechnologies suppose aussi de structurer la recherche en amont, et d’organiser l’accès aux capacités existantes, une logique dans laquelle s’inscrivent le PEPR B-BEST et l’infrastructure européenne IBISBA, coorganisateurs de l’événement. 

B-BEST : éclairer les choix industriels par la recherche en amont

Le programme prioritaire de recherche B-BEST soutient la recherche scientifique en amont des biotechnologies industrielles et des produits biosourcés. Il s'agit du volet recherche de la stratégie française France 2030 « Produits biosourcés, biotechnologies industrielles - Carburants durables ».  
 

  • Doté de 65 millions d’euros, B-BEST finance des travaux aux premiers niveaux de maturité technologique (TRL 1 à 4), un stade où subsistent encore des verrous scientifiques importants pour la suite du développement industriel. 
  • Copiloté par INRAE et IFP Energies nouvelles et associant plus d’une trentaine de partenaires, il rassemble des équipes travaillant sur la biomasse, les systèmes biologiques, les bioprocédés et les outils numériques, ainsi que sur leurs dimensions économiques et sociales, devant permettre de fournir des connaissances scientifiques essentielles pour éclairer et orienter le développement des filières bio-industrielles, en France comme à l’échelle européenne. 

IBISBA : organiser l’accès aux capacités de recherche et accroitre la cohérence des infrastructures à l’échelle européenne

En Europe, la maturation des biotechnologies est freinée par des capacités de recherche et d’innovation trop fragmentées. IBISBA est l'unique infrastructure européenne de recherche distribuée dédiée aux biotechnologies industrielles et à la bioproduction, dont l’objectif est de soutenir le développement et la mise à disposition de bioprocédés, de produits et de services à l’échelle industrielle, au service de la bioéconomie circulaire.

  • En fédérant un ensemble interdisciplinaire d’infrastructures de recherche, IBISBA s’attèle à dépasser la fragmentation du paysage de la recherche et de l’innovation. Par la création d’un point d’accès unique, elle centralise l’information relative aux plateformes et services de R&D. 
  • En promouvant des pratiques communes et des standards (en particulier ceux portant sur les données) IBISBA consolide la coopération entre les acteurs publics et pose les fondations de l’interopérabilité. Enfin, en facilitant le partage de connaissances à travers plusieurs échelles, elle contribue à accélérer l’émergence de nouveaux bioprocédés.

Rassemblant un partenariat de neuf établissements dont INRAE est le coordinateur, le nœud national IBISBA-FR  est inscrit sur la feuille de route du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et de l’Espace (MESRE). Les activités d’IBISBA-FR portent sur les biotechnologies industrielles et environnementales, et adressent différents secteurs marchands allant des bioénergies au recyclage de matériaux. 

IBISBA franchit une nouvelle étape européenne 

L’infrastructure de recherche IBISBA est reconnue pour son importance scientifique dans le secteur des biotechnologies. La Commission européenne a récemment émis un avis favorable à sa structuration en tant qu’infrastructure européenne de recherche (ERIC), un statut qui permettrait de faciliter et son fonctionnement et sa coordination à l’échelle européenne. La France est désignée pays hôte de IBISBA-ERIC

Parallèlement, la mention d’IBISBA dans la communication européenne sur les biotechnologies témoigne de l’intérêt stratégique accordé par l’UE aux infrastructures de recherche pour soutenir le développement du secteur. 

Ces enjeux renvoient à la capacité à structurer un continuum solide entre recherche, développement et innovation, condition essentielle pour transformer l’excellence scientifique européenne en capacités de bioproduction et en filières industrielles durables.

Les biotechnologies au cœur de la nouvelle stratégie INRAE 2030 

INRAE développe depuis de nombreuses années des capacités en biotechnologies au service des filières agroalimentaires. « Ces technologies prennent une place encore plus importante dans la nouvelle vision stratégique de l’institut à l’horizon 2030, quant au rôle que celles-ci peuvent jouer pour accompagner la transition vers une bioéconomie fondée sur des cycles circulaires », souligne Michael O’Donohue. « L’infrastructure européenne IBIBSA est aussi mise en avant dans la stratégie INRAE 2030, comme l’un des instruments les mieux placés pour atteindre ces ambitions ». 

Dans la stratégie INRAE 2030, la bioéconomie est pensée comme une trajectoire de transition qui doit rester compatible avec les usages alimentaires. Elle suppose une hiérarchisation des usages non alimentaires de la biomasse, une vigilance accrue sur les changements d’affectation des sols et une prise en compte des enjeux d’équité sociale. 

En parallèle de cette stratégie, INRAE a pris part aux consultations lancées par la Commission européenne sur le futur Biotech Act, et sur la stratégie européenne pour la bioéconomie, formulant une série de recommandations destinées à éclairer les choix publics.  

Notre contribution scientifique au débat européen sur les biotechnologies et la bioéconomie

Dans notre réponse à la consultation relative au futur Biotech Act, nous soulignons avant tout qu’une stratégie européenne  sur les biotechnologies ne peut être efficace sans un investissement fort et continu dans la recherche. 

  • Si les dispositifs d’accélération, la simplification réglementaire et le soutien aux start-ups et aux PME sont indispensables, leur efficacité dépend cependant étroitement  de leur articulation avec l’ensemble du continuum d’innovation. 
  • Une approche trop centrée sur l’accélération à court terme et sur le seul soutien aux PME, si elle ne s’accompagne pas d’un investissement renforcé dans la recherche fondamentale et appliquée, fragiliserait les capacités d’innovation européennes. 
  • La structuration d’un continuum solide entre recherche, développement et innovation apparaît à cet égard déterminant, tout comme l’appui sur des infrastructures de recherche, des données de qualité et des compétences adaptées.

Dans notre réponse à la consultation au sujet de la stratégie européenne pour la bioéconomie, nous soulignons que celle-ci ne peut être envisagée comme un simple secteur industriel, mais doit plutôt être pensée comme un système socioéconomique complexe.

  • Sa réussite repose sur la capacité à articuler production et disponibilité de la biomasse, efficacité des procédés, dynamiques territoriales et usages des ressources, tout en intégrant les enjeux environnementaux, économiques et sociaux. 
  • La recherche et l’innovation ont un rôle structurant dans la sécurisation du passage à l’échelle des bioproduits, et pour renforcer la compétitivité européenne. 

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Agroécologie

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