Adaptation de l’omble chevalier aux changements environnementaux

Comment deux populations ont divergé en moins d’un siècle ?

Il y a près d’un siècle, des ombles chevaliers du Léman ont été introduits dans le lac d’Allos, créant deux populations isolées vivant dans des environnements très contrastés. Grâce à cette « expérience naturelle », des chercheurs d’INRAE ont montré qu’en moins de 100 ans les deux groupes de poissons ont développé des différences marquées de morphologie, de croissance et de métabolisme, malgré une faible différenciation génétique. Les résultats de leurs travaux, publiés dans la revue Proceedings of Royal Society B, illustrent la capacité d’adaptation rapide des populations face aux changements environnementaux.

Publié le 23 juillet 2026

© INRAE - Hervé Rogissart

L’omble chevalier (Salvelinus alpinus) est un poisson d’eau froide très sensible aux variations de température. Comprendre comment ses populations s’adaptent aux changements environnementaux, notamment dans le contexte du changement climatique, est donc crucial pour mieux anticiper les impacts futurs sur les espèces d'eau froide.

Une expérience naturelle d’un siècle pour comprendre l’adaptation des poissons

Il y a près de 100 ans, des individus provenant du Léman ont été introduits dans le lac d’Allos, un lac d’altitude de 2230 mètres. Depuis, les deux populations d’omble chevalier vivent en isolement complet, dans des environnements très contrastés : le Léman est grand, relativement chaud et productif, tandis que le lac d’Allos est plus petit, plus froid et plus pauvre en ressources. Ce contexte d’allopatrie ([i]) offre une expérience unique d'étudier la rapidité avec laquelle une population peut commencer à diverger après introduction dans un nouveau milieu. Il permet aussi de mieux comprendre les mécanismes impliqués dans cette divergence.

Une approche combinée pour comprendre les mécanismes d’adaptation

L’étude menée par des chercheurs d’INRAE visait à identifier les facteurs déterminants qui induisent les différences observées entre les deux populations de poissons. Est-ce que ces écarts résultent de la capacité des poissons à modifier leur phénotype directement dans leur nouvel environnement (plasticité phénotypique ([ii])) ou de changements génétiques apparus au fil des générations sous l'effet de la sélection naturelle ?

Pour y répondre, les scientifiques ont comparé les populations d'ombles chevalier du Léman et du lac d'Allos en utilisant des méthodes complémentaires :

  • Observations sur le terrain des poissons adultes vivant dans leur lacs d’origine, afin de mesurer leurs différences de morphologie et de croissance ;
  • Expériences en « jardin commun » ([iii]) sur les poissons juvéniles, issus des deux populations, par des mesures de plusieurs traits phénotypique – morphologie, croissance et métabolisme – afin de distinguer les différences liées à l'environnement de celles ayant une origine génétique ;
  • Approches de génétique quantitative par l’analyse de microsatellites ([iv]) neutres, afin d’estimer la différenciation génétique entre les deux populations.

Plasticité et génétique, deux facteurs de différenciation des ombles chevaliers au changement environnemental

Les chercheurs ont relevé des divergences morphologiques, de croissance et métaboliques chez les deux populations allopatriques d’omble chevalier de même origine mais vivant dans des environnements contrastés – le lac d’origine (Léman) et le lac d’altitude (Allos). En associant plusieurs approches — terrain, jardin commun et génétique — ils ont séparé l’influence des gènes (facteurs héréditaires) de celle de la plasticité (capacité à s’adapter à l’environnement).

Les deux populations d'omble chevalier présentent aujourd'hui des différences importantes de morphologie, de croissance et de physiologie. Les poissons du Léman grandissent plus rapidement et présentent une morphologie différente de ceux du lac d'Allos. De plus, les juvéniles issus du lac d'Allos et élevés dans les mêmes conditions que ceux du Léman présentent un métabolisme plus élevé ainsi qu'une relation différente entre le métabolisme et la masse corporelle à température élevée.

Une population de poissons peut commencer à s’adapter à un nouvel environnement en moins d’un siècle (environ trente générations), grâce aux actions conjointes de la plasticité phénotypique et de la sélection naturelle.

Hervé Rogissart

Cette étude comparative montre en effet qu’en moins d’un siècle, deux groupes génétiquement quasi identiques ont développé des différences marquées :

  • La plupart des changements morphologiques et de taux de croissance s’expliquent par la plasticité phénotypique : les poissons s’ajustent rapidement à la disponibilité de ressources et aux conditions thermiques de chaque lac.
  • En revanche, le métabolisme des juvéniles du lac d’Allos révèle une sélection rapide : ces différences en partie génétiques pourraient traduire une adaptation physiologique dans cet environnement plus froid.

Dans un contexte de changement climatique, ces résultats ouvrent de nouvelles perspectives pour mieux comprendre comment les différences de diversité génétique et d'histoire des populations contribuent à l'hétérogénéité de la variation des traits quantitatifs et des réponses thermiques entre les populations, influençant potentiellement leur capacité à répondre aux changements environnementaux.


[i] Allopatrie : Situation où plusieurs populations vivent dans des zones géographiques séparées, empêchant les échanges génétiques entre elles.

[ii] Plasticité phénotypique : capacité d’un même génotype à produire des phénotypes différents selon les conditions environnementales.

[iii] Expérience en « Jardin commun » : les œufs de chaque population de poissons sont fertilisés et élevés dans les mêmes conditions (température contrôlée, alimentation identique).

[iv] Microsatellites : séquences d’ADN répétées en tandem, utilisées comme marqueurs génétiques des populations.

 

Référence

Rogissart H., Daufresne M., Evanno G. et al. A century of allopatry: plasticity and rapid selection shape phenotypic trait variability under contrasting environments. Proc. R. Soc. B 1 July 2026; 293 (2075): 20260692.

https://doi.org/10.1098/rspb.2026.0692

Contacts scientifiques

Hervé Rogissart

Doctorant

UMR CARRTEL - Centre alpin de recherche sur les réseaux trophiques et les écosystèmes limniques

Allan Raffard

Chargé de recherche

UMR CARRTEL - Centre alpin de recherche sur les réseaux trophiques et les écosystèmes limniques

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