Société et territoires 5 min

Évaluer l’impact des politiques agricoles sur l’environnement

De nombreuses politiques agricoles incitent à des pratiques plus vertueuses envers la biodiversité et les milieux naturels. Évaluer leur effet sur l’environnement constitue une gageure à laquelle se sont intéressés des scientifiques INRAE et leurs collègues européens. Leur travail souligne l’intérêt de combiner différentes méthodes d’évaluation afin d’avoir une image plus complète de ces impacts et d’en réaliser une analyse plus précise, ceci dans l’optique de prendre des décisions mieux éclairées. Un travail dont les perspectives sont pourvues d’un important potentiel à destination des décideurs européens. Explications.

Publié le 01 septembre 2022

illustration Évaluer l’impact des politiques agricoles sur l’environnement
© INRAE, Jean-Marie Bossenec

Si l’agriculture est avant tout source de denrées alimentaires, de fourrage, de fibres, de combustibles et autres produits utiles à la société, elle est également susceptible d’affecter la santé humaine et l’intégrité des écosystèmes (par ex. : émissions de gaz à effet de serre, perte de biodiversité, gestion minière de certaines ressources…). Ces dernières années, de nombreuses actions ont émergé pour réduire son impact environnemental négatif à la faveur de pratiques innovantes et durables dont certaines sont portées par des politiques agricoles à l’échelle nationale ou européenne.

L’évaluation de ces politiques constitue un véritable défi. Depuis les années 1990, de nombreuses méthodes d’évaluation et d’indicateurs de durabilité ont été produites. Quatre méthodes principales existent :

- les indicateurs agroenvironnementaux indiquent les états et les tendances des impacts environnementaux de l’agriculture (par ex. la pollution de l’eau) ;

- l’analyse du cycle de vie se concentre sur les chaînes de produits et en évalue les impacts en tenant compte à la fois de l’utilisation des ressources, des émissions de polluants et de l’utilisation des terres ;

- l’évaluation des services écosystémiques étudie les liens entre les structures et les fonctions des écosystèmes, les services et les avantages associés pour l’homme ;

- et enfin l’analyse de l’écart de rendement évalue la quantité produite par rapport à la capacité de production alimentaire par hectare de terre. Ces approches offrent des points de vue différents sur la durabilité environnementale de l’agriculture.

Dans le cadre du réseau TempAg (en anglais, The international sustainable temperate agriculture network), la Direction de l’expertise scientifique collective, de la prospective et des études (DEPE) d'INRAE a été commanditée pour mener une étude sur la possibilité de développer un cadre unifié d’évaluation environnementale des politiques agricoles de l’Union européenne. C’est la première étude internationale conduite par la DEPE. Audrey Bethinger, de la DEPE, coordinatrice de l’étude et Jacques-Éric Bergez, de l'UMR Agroécologie, Innovations, Territoires, responsable scientifique de l’étude, ont, avec leurs collègues, mis en place un dispositif pour analyser la faisabilité d’un tel cadre. Interview à deux voix.

Le réseau TempAg

TempAg est un réseau international de recherche collaborative établi pour accroître l'impact de la recherche agricole dans les régions tempérées du monde. Le réseau a été créé en avril 2015 avec le soutien du Forum mondial de la science de l'OCDE. L'activité du réseau est coordonnée par le programme Global food security et INRAE.
Le réseau vise à :

  • augmenter l'impact et le retour sur investissement des programmes nationaux de recherche en agriculture tempérée ;
  • permettre la diffusion et l'alignement des recherches et technologies existantes et nouvelles ;
  • identifier les domaines de recherche pertinents pour la science et la politique qui ne sont actuellement pas abordés au niveau international.

Jean-François Soussana, vice-président International INRAE, est membre du Comité de direction de TempAg.

Quelle démarche avez-vous mise en œuvre au cours de votre étude ? Quelle en est l’originalité ?

« Nous avons choisi de faire travailler ensemble un scientifique français INRAE, expert d’une des méthodes d’évaluation de la durabilité, et son homologue étranger.
Les experts français ont mené un premier travail sur l’intérêt de mixer les 4 méthodes d’évaluation de la durabilité des systèmes agricoles. Leur travail a confirmé l’intérêt de l’étude et initié une bonne dynamique de groupe. Rejoints par leurs collègues étrangers, ils ont ensuite réalisé un travail plus collectif, mixant cartes mentales et remue-méninges. Nous avons ainsi pu avancer rapidement sur le front conceptuel comme applicatif de notre étude. Plus largement, cette démarche a permis de souder une communauté qui a su résister à la période Covid. »

Quels en sont les principaux résultats ?

« Nos résultats relèvent de 3 registres. Nous avons tout d’abord établi le cadre conceptuel sur lequel nous faisons porter l’évaluation des politiques agricoles de l’Union européenne. Dans ce cadre, le système global que constitue le monde est représenté par 4 sous-systèmes : le monde agricole, par opposition au monde non agricole ; le système socioéconomique par opposition au système écologique. On imagine alors assez bien 4 compartiments qui interagissent entre eux et échangent (flux de matières, organismes, politiques...).
Nous avons ensuite constitué une liste d’indicateurs de la durabilité qui permet d’évaluer le système global et positionne ces indicateurs sur ce cadre conceptuel. De par la mobilisation de 4 méthodes d’évaluation, la liste des indicateurs est plus riche que celle qui pourrait être mobilisée avec une seule méthode.
Enfin, nous avons pu montrer qu’une vision complémentaire des 4 méthodes d’évaluation permettait d’évaluer de façon plus complète le système et les impacts qu’une politique pouvait avoir.

À partir de là, nous avons travaillé sur un exemple concret encouragé par la politique agricole européenne et bien documenté, qui est la mise en place des cultures intermédiaires piège à nitrates (CIPAN) dans le cadre de la Directive nitrates (la directive européenne 91/676/CEE dite Directive nitrates du 12 décembre 1991 a pour objectif de réduire la pollution des eaux par les nitrates d'origine agricole). Partie intégrante de la directive-cadre sur l'eau (DCE), c'est l'un des instruments clés de la protection des eaux contre les pressions agricoles.
Nous avons d’abord identifié les différents indicateurs en lien avec les 4 sous-systèmes. Nous avons ensuite montré que la complémentarité des méthodes permettait d’avoir une image plus complète des effets d’une politique agricole et de les analyser plus finement dans l’idée, à terme, de prendre des décisions tout en étant mieux informés. »

Quelles sont les perspectives de votre travail ?

« Dans la mesure où il est important que les décideurs puissent évaluer les effets des politiques publiques agricoles et environnementales en vue de leur révision et de leur amélioration, les perspectives de ce travail sont réelles. Parmi elles, le fait que cette démarche devienne véritablement opérationnelle. Pour cela, il reste un certain nombre d’étapes à franchir, dont celle de l’exploration des données à mobiliser afin d’identifier les manques et donc de recueillir ces informations. Le potentiel est bien là et l’enjeu est essentiel. »

Référence
Bergez J.E., Béthinger A., Bockstaller C. et al. (2022). Integrating agri-environmental indicators, ecosystem services assessment, life cycle assessment and yield gap analysis to assess the environmental sustainability of agriculture. Ecological Indicators, 141, 109107.

Catherine Foucaud-ScheunemannRédactrice

Contacts

Audrey Bethinger Direction Expertise scientifique collective, prospective et études

Jacques-Eric Bergez UMR Agroécologie, Innovations, territoires (INRAE, INPT, Ensat)

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