Agroécologie 5 min

Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage

« L’élevage émet plus de gaz à effet de serre que le secteur des transports », ou « il faut 15 000 litres d’eau pour produire 1 kg de viande » : certaines affirmations méritent d’être revues à l’aune des résultats scientifiques. Cet article relève quelques généralisations abusives, simplifications et fausses bonnes idées couramment employées à propos de l’élevage et montre qu’il est difficile d’appliquer des slogans simplistes à une problématique aussi complexe et multifactorielle.

Publié le 19 décembre 2019

illustration Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage
© INRAE

Cet article s'insère dans un dossier plus global sur la consommation de viande et l'élevage.

Les généralisations abusives

Elles consistent à mettre toutes les formes d’élevage « dans le même panier ». Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre sous forme de méthane sont parfois attribuées à l’élevage en général, alors qu’elles concernent essentiellement les « rots » des ruminants.

En outre, que ce soit sur le plan environnemental ou sur le plan du bien-être animal, on ne peut pas considérer de la même façon des systèmes aussi différents que, par exemple, les « feed lots » américains - où les bovins sont engraissés rapidement dans des parcs avec du maïs - et les élevages de bovins dans les pâturages de montagne.

Les simplifications

Les chiffres doivent être maniés avec précautions… Dans l’idéal, il conviendrait de préciser chaque fois les méthodes et les conditions d’obtention de ces chiffres et d’en relativiser la portée et la signification. Quelques exemples :

 

- L’eau consommée par l’élevage : que prend-on en compte ?

Cycle de l'eau
Observation par satellite du cycle de l'eau

On trouve très fréquemment le chiffre de 15 000 litres d’eau consommée pour produire un kg de viande. Mais ce chiffre, obtenu par la méthode de « water footprint » (empreinte eau) englobe l’eau bleue (eau réellement consommée par les animaux et l’irrigation des cultures), l’eau grise (eau utilisée pour dépolluer les effluents et les recycler) et l’eau verte (eau de pluie). Or cette méthode a été conçue pour des sites industriels et ne tient pas compte des cycles biologiques. En réalité 95% de cette empreinte eau correspond à l’eau de pluie, captée dans les sols et évapotranspirée par les plantes, et qui retourne de fait dans le cycle de l’eau. Ce cycle continuera même s’il n’y a plus d’animaux. La communauté scientifique considère qu’il faut entre 550 à 700 litres d’eau pour produire 1kg de viande de bœuf (1). En eau utile, il faut de 20 à 50 litres par kg dans le contexte français (2).

 

- Les gaz à effet de serre (GES) : comparer des chiffres comparables

Plaquette affirmant que l’élevage rejette plus de CO2 que les transports
Extrait d’une plaquette affirmant que l’élevage rejette plus de CO2 que les transports.

On compare parfois des chiffres non comparables ! C’est le cas quand on affirme que l’élevage rejette plus de GES (14,5%) que le secteur des transports (14%) alors que ces deux chiffres sont obtenus par des méthodes différentes. Le calcul pour l’élevage émane de la FAO, sur le modèle des analyses de cycle de vie, qui inclut  diverses dimensions de l’élevage (3). Alors que le calcul pour les transports, qui émane du GIEC (Climate Change 2014 Synthesis Report - IPCC), ne prend en compte que les émissions de GES des véhicules en circulation (4). Par la méthode d’analyse de cycle de vie, cette valeur serait beaucoup plus élevée (5).

Les fausses bonnes idées

- Supprimer l’élevage réduirait le gaspillage des ressources et la compétition avec l’alimentation humaine

Camembert de l'alimentation animale
*D'après Mottet A. et al. 2017. Global Food Security, 14, 1-8.

Au total, c'est 86% de l'alimentation animale qui n'est pas consommable par l'homme. En effet, plus de 70% de la ration des ruminants est composée de fourrages (herbe, foin, ensilage, enrubannage) non consommables par l’homme. De plus, les aliments concentrés utilisés pour les monogastriques (porcs, volailles) et les herbivores valorisent les résidus de cultures et les sous-produits des filières végétales destinées à l’alimentation humaine (tourteaux, sons, drèches, etc).

Ainsi, certains types d'élevage, comme les ruminants à l'herbe ou les élevages qui utilisent beaucoup de coproduits de l'agriculture, sont producteurs nets de protéines. C'est-à-dire qu'ils produisent plus de protéines (d'origine animale) consommables par l'homme qu'ils n'utilisent de protéines végétales consommables par l'homme pour nourrir les animaux. Lire l’article.

 

- Le sol serait mieux utilisé pour la culture de végétaux que pour l’élevage d’animaux

Camembert de l'utilisation des terres
D'après Mottet A. et al. 2017. Global Food Security, 14, 1-8.

L'élevage occupe majoritairement des terres non cultivables (prairies, montagnes, steppes, savane). Plusieurs études conduites avec INRAE démontrent les bénéfices environnementaux des prairies. Leurs sols sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Ils stockent plus de carbone, sont 20 fois moins sensibles à l’érosion et filtrent mieux les eaux. Plusieurs projets de recherche européens ont montré que le stockage de carbone des prairies compense l’équivalent de 30 à 80% des émissions de méthane des ruminants (6). Des travaux récents du Cirad viennent d’étendre ces résultats aux zones d’élevage subtropicales (7). Les prairies renferment aussi une diversité floristique favorisant les populations de pollinisateurs.

Lire aussi l'article.

 

- Remplacer la consommation de viande par des substituts de viande tels que la viande artificielle

La fabrication de viande artificielle in vitro est présentée comme une solution pour bénéficier de la valeur nutritionnelle de la viande en se passant d’élevage. Cependant, ce procédé n’est pas au point pour l’instant. Il est énergétiquement très coûteux et utilise massivement des molécules qui sont par ailleurs interdites en élevage (hormones, facteurs de croissance, antibiotiques, etc.), ce qui conduit à s’interroger sur la pertinence sanitaire, culturelle et environnementale de cette voie d’innovation (8). Lire aussi l'article.

 

 

(1) Référence pour ce calcul : voir le rapport complet de l'Expertise scientifique collective INRAE 2016. "Rôles, impacts et services issus des élevages européens". Lire l’article.

(2) Eau utile : quantité d’eau dont est privée la ressource (eau consommée), pondérée par un facteur de stress hydrique régionalisé : par exemple, la perte d’un litre d’eau n’a pas le même impact dans le désert qu’en montagne. La fourchette de 20 à 50 litres d’eau par kg de viande de bœuf correspond au contexte français (A Gac., T Béchu. 2014. Rencontres Recherches Ruminants, 21, 39-42). Pour d’autres pays, les valeurs s’échelonnent entre 0,10 et 133 selon le statut hydrique des pays considérés (B.G. Ridoutt et al. 2012. International Journal of Life Cycle Assessment, 17, 165-175; MA Zonderland-Thomassen et al. 2014. Journal of Cleaner Production, 73, 253-262).

(3) Dont la production des aliments et intrants, transformation des aliments, transports, consommation d’énergie etc.

(4) Les émissions liées à la fabrication des véhicules et à l’extraction, raffinage et transport du pétrole, notamment, ne sont pas prises en compte, alors qu’elles le seraient dans une démarche de cycle de vie.

(5) D’après P-M Rosner, J-F Hocquette, J-L Peyraud. 2016. Peut-on encore légitimement manger de la viande aujourd’hui ? Viandes & Produits Carnés 32, 2-5

(6) Pour une revue des services et impacts de l'élevage, voir l'Expertise scientifique collective INRAE 2016. Rôles, impacts et services issus des élevages européens Lire l’article.

(7) Vigne et al, 2015. Contraintes sur l’élevage dans les pays du Sud : les ruminants entre adaptation et atténuation. In: Torquebiau E. Changement climatique et agricultures du monde. Collection Agricultures et défis du monde, Cirad-AFD. Editions. QUAE, p 123- 136.

(8) Numéro spécial : Journal of Integrative Agriculture 2015, 14 (2): 206–294..

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Pascale MollierRédactrice

Contacts

Jean-Francois Hocquette Unité Mixte de Recherche sur les Herbivores

Jean-Louis Peyraud Directeur scientifique adjoint Agriculture INRAE

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19 décembre 2019