Société et territoires 4 min

Le paradoxe de la viande : aimer et manger les animaux

Comment gérer le paradoxe qui consiste à aimer les animaux, mais à consommer leur viande, à l’heure où le consommateur dispose de plus en plus d’informations sur les conditions d’élevage et d’abattage des animaux ? La solution consiste à filtrer l’information, pour diminuer le sentiment de culpabilité, comme le montre Nicolas Treich, économiste à INRAE.

Publié le 07 janvier 2021

illustration Le paradoxe de la viande : aimer et manger les animaux
© INRAE, G. Vasseur Delaitre

Spécialiste de l’analyse coût-bénéfice et de la théorie de la décision, Nicolas Treich s’intéresse depuis quelques années à la condition animale, un sujet peu exploré sous l’angle économique. Il en aborde plusieurs aspects dans des publications récentes.

Vous vous êtes intéressé à la modélisation du « paradoxe de la viande ». Qu’est-ce que cela recouvre ?

Nicolas Treich : Ce que l’on appelle le paradoxe de la viande est une excellente illustration du concept en psychologie de dissonance cognitive, qui a été modélisé en économie par Jean Tirole (1) et ses coauteurs. Nous avons adapté ce modèle à la consommation de viande, qui met en tension deux désirs contradictoires : ne pas vouloir que les animaux souffrent et manger de la viande. Ainsi, le consommateur de viande se trouve au centre d’un jeu « intrapersonnel » où les deux joueurs ne sont autres que lui-même : un des joueurs trie les informations, de manière plus ou moins consciente, pour soulager son sentiment de culpabilité, et l’autre joueur prend la décision de consommer de la viande. Notre modèle induit différentes prédictions. D’abord, plus le goût pour la viande est fort, plus la propension à « filtrer » l’information est forte : cela peut consister en pratique à se focaliser sur les aspects positifs de la consommation de viande, et/ou à éviter les informations négatives sur les conditions d’élevage et d’abattage des animaux. Deuxièmement, le modèle donne des indications sur l’influence du prix de la viande : si le prix de la viande est élevé, le consommateur en achète moins et cherche moins à s’auto-justifier. L’hypothèse est que, se sentant moins « coupable », il filtre moins l’information et accepte mieux une vision plus réaliste de l’élevage… ce qui le conduit à réduire encore plus sa consommation de viande. Ce processus psychologique renforce donc l’effet dissuasif du prix.

Ainsi, les consommateurs de viande auraient tendance à se voiler la face sur les conditions d’élevage des animaux ?

N. T. : Oui. Nous avons réalisé en juillet 2017 une enquête auprès d’un échantillon représentatif d’environ 3000 adultes pour tester leurs connaissances sur les conditions d’élevage (2). Les omnivores et les flexitariens estiment le nombre d’animaux d’élevage tués en France chaque jour (3) à 100 000, en valeur médiane, alors que le chiffre réel est d’environ 3 millions. Les végétariens sous-estiment beaucoup moins cette valeur. Autre exemple, le pourcentage de porcelets castrés à vifs en France est estimé 55%, 65% et 80%, respectivement, par les omnivores, les flexitariens et les végétariens, alors que le chiffre exact est de 85% (4). Au fil des questions, nous avons ainsi trouvé que les omnivores ont tendance à ignorer ou à minorer la souffrance des animaux d’élevage, plus fortement que les flexitariens et les végétariens, ce qui est compatible avec le paradoxe de la viande.

L’absence d’étiquetage en relation avec le bien-être animal dans le commerce (5) favorise cette tendance au déni. A contrario, le bien-être animal apparaît comme une préoccupation sociétale dès lors que l’on focalise l’attention du citoyen sur ce problème, comme le montrent de multiples enquêtes d’opinion, des études expérimentales et des referendums sur le bien-être animal.

Nous pouvons donc conclure de ces études qu’une meilleure information des consommateurs sur les conditions d’élevage pourrait être un levier d’action dans l'optique de réduire la consommation de viande.

Comment les associations animalistes influencent-t-elles le comportement du consommateur ?

N. T. : Nous avons comparé l’impact de messages modérés (émanant d’associations welfaristes) et de messages radicaux (émanant d’associations abolitionnistes), d’une part sur les croyances, d’autre part, sur les intentions d’agir des consommateurs de viande. Les deux types de messages diminuent les comportements d’auto-justification pour consommer de la viande. Par contre, ils n’influent pas sur les actions proposées, à savoir : signer une pétition contre l’élevage intensif, signer une pétition en faveur des alternatives végétales, s’abonner à des recettes végétariennes, ou verser un don à une association œuvrant pour les animaux. Il est donc plus facile d’influencer les représentations et les croyances, que de modifier les comportements. Nous avons même observé que le message radical génère une réaction en « contrecoup », c’est-à-dire qu’il réduit la propension à agir pour les animaux. Ces résultats tendent à montrer que les messages radicaux, tels que ceux des associations abolitionnistes, seraient parfois contreproductifs, mais il se peut aussi que ces associations ciblent un certain public, moins sensible à cet effet de contrecoup. Il se peut également que ces différentes associations jouent un rôle complémentaire : les associations radicales attirent l’attention sur un problème et créent une situation de crise, alors que les associations modérées contribuent à résoudre la crise en coopérant avec le secteur producteur et le gouvernement.

Vous vous intéressez aussi au sujet de la viande in vitro ?

N. T. : Cette piste, qui consiste à obtenir des produits carnés par culture de cellules, constitue sans doute une solution en termes de bien-être animal, puisque la seule manipulation à effectuer sur les animaux est une biopsie pour prélever des cellules, et que le nombre d’animaux utilisés est considérablement réduit. De plus, selon les principes de la théorie de la décision, élargir le choix des consommateurs est bénéfique pour leur bien-être. D’après la littérature, l’acceptation des consommateurs est un facteur déterminant pour le développement de cette innovation. Mais c’est une question difficile à appréhender par les enquêtes actuelles, qui donnent des résultats divergents, liés à diverses limitations méthodologiques et à la complexité des attitudes psychosociologiques vis-à-vis de la viande.

Un champ s’ouvre à l’économie en termes d’étude de l’offre et de la demande, de l’influence du prix sur le choix du consommateur, etc. De même, le potentiel de réduction des impacts environnementaux de la viande cultivée, en termes d’émissions de GES, de consommation d’eau et d’énergie, d’usage des sols est considérable, même si ces impacts sont évalués pour l’instant de manière prospective, car les procédés de fabrication ne sont pas encore stabilisés. L’économie de l’environnement développe de puissants modèles sur l’optimisation de l’usage des terres, le changement climatique et sur le contrôle des sources d’énergie, modèles qui pourraient être appliqués pour évaluer cette innovation.

 

  1. Jean Tirole travaille à Toulouse School of Economics, et a reçu le Prix Nobel d’économie en 2014.
  2. Enquête réalisée auprès de 2921 adultes, dont 2520 omnivores, 335 flexitariens (définis comme ceux qui mangent de la viande quelques fois par mois ou par an) et 66 végétariens (2 à 3% de la population française, proportion retrouvée dans d’autres enquêtes).
  3. Toutes espèces confondues : poulets, vaches, porcs, lapins etc.
  4. La castration à vif des porcelets devrait être interdite en France à partir du 31 décembre 2021 (arrêté paru au Journal officiel le 27 février 2020).
  5. Seuls les œufs bénéficient d’un tel étiquetage.
  6. Etude expérimentale menée auprès d’un échantillon de 300 personnes, dont 59% de femmes, de moyenne d’âge de 22 ans, Université de Rennes.

Références :

- Hestermann N., Le Yaouanq Y., Treich N. 2020. An economic model of the meat paradox, European Economic Review 129,103569. Lien.

- Espinosa R., Treich N. 2021. Moderate vs. Radical NGOs. American Journal of Agricultural Economics. Lien.

 

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Pascale MollierRédactrice

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