Société et territoires 6 min

Loup et élevage : bilan de 27 ans de coexistence

Les premiers loups sont arrivés en France au début des années 1990. Les spécialistes de l’Office français de la biodiversité en recensent aujourd’hui environ 530, présents sur un tiers du pays, notamment dans le Sud-est et en particulier sur des territoires où l’élevage en plein air est très développé. Avec 10 à 12 000 animaux tués par an et ce depuis plusieurs années par les loups, la coexistence entre les activités d’élevage et ces prédateurs pose question. Est présenté ici le bilan de 27 ans de présence des loups en France et de leurs impacts sur l’élevage et ses espaces de pâturage.

Publié le 09 avril 2020

illustration Loup et élevage : bilan de 27 ans de coexistence
© Michel Meuret

Quand les loups arrivent en France

La France a signé en 1989 la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe, puis elle a ratifié en 1992 la Directive de l’Union européenne (UE) Habitat-Faune-Flore. Parmi les espèces classées ‘strictement protégées’ en France : le loup. Notre pays s’est donc engagé vis-à-vis de l’UE à accueillir et voir se développer sur son territoire une population de loups « en état de conservation favorable ».

Les premiers loups sont arrivés depuis l’Italie et se sont établis dans le parc national du Mercantour, où leur présence n’a été révélée qu’en 1993, il y a aujourd’hui 27 ans, alors qu’une meute de 6 loups s’y était constituée. Depuis, ils se sont reproduits (taux actuel estimé : + 20 % par an) et ils ont gagné environ un tiers du pays : presque tout l’Est de la France, du Mercantour aux Vosges et à la Meuse, l’arc Méditerranéen, mais aussi le Sud du Massif central et des portions des Pyrénées.
Les meutes, au nombre de 80 (dont trois transfrontalières) en sortie d’été 2019(1), sont aujourd’hui toutes dans les Alpes et le Jura. Le Sud-est de la France, avec son étendue et une quasi-contiguïté de parcs nationaux et régionaux, est un espace favorable à la dispersion des loups en Europe. Mais ces espaces sont aussi, et depuis des siècles, occupés et entretenus par l’élevage agropastoral qui contribue à façonner les paysages et fournit des habitats favorables à beaucoup d’autres espèces sauvages également protégées. D’ailleurs, depuis 1992 aussi, les éleveurs sont incités financièrement, au travers de politiques publiques, pour aider à conserver et restaurer par le pâturage ces espaces riches en espèces de flore et faune remarquables.

L’échec de la protection des troupeaux

Les systèmes d’élevage du Sud-est pratiquent généralement le pâturage à l’année, y compris avec transhumance hivernale, dans des paysages souvent accidentés, embroussaillés et boisés, ce qui rend les troupeaux très vulnérables à la prédation. C’est pourquoi, au fil des « Plans loup » nationaux successifs(2), l’État français a incité les éleveurs à se protéger, avec des techniques inspirées de pays où les loups ont toujours été présents : chiens de protection, clôtures sécurisées, présence humaine renforcée, enclos de nuit systématiques. Les coûts annuels de protection des troupeaux (90 %) et d’indemnisation des victimes (10 %) atteignent aujourd’hui 38 millions d’euros.

Et pourtant, avec environ 530 loups, la prédation occasionne en France plus de 15 000 victimes d’élevage par an (ovins, bovins, caprins, équins...), si l’on comptabilise aussi les animaux disparus suite aux attaques. Un record en Europe, partagé avec certaines régions atlantiques d’Espagne. Plus préoccupant, le nombre de victimes est en croissance linéaire quasi-constante depuis 12 ans, avec 1 000 animaux tués en plus chaque année. La prédation impacte fortement les systèmes d’élevage pratiquant le pâturage, que ce soit en montagne, en collines ou même dans les plaines. Sur l’arc alpin, espace où les loups sont présents depuis 20 à 27 ans, plus de 90 % des attaques réussies se déroulent dans des élevages ayant adopté les moyens de protection préconisés, condition vérifiée par les agents assermentés venus constater les dégâts. Il ne faut pas non plus oublier les impacts indirects : suite aux attaques de loups, les animaux sont stressés et, outre des avortements et pertes d’état corporel, leur mémoire les conduit parfois à refuser durant 2 à 3 ans de pâturer sur les lieux où ils ont vécu une attaque.

Réapprendre aux loups la crainte des humains proches des troupeaux

Depuis une dizaine d’années, on observe que les attaques s’opèrent de plus en plus près des fermes, villages, lotissements périurbains et routes, de nuit comme de jour, et jusque dans les parcs de nuit à bétail.

La raison est à chercher du côté du caractère très intelligent, opportuniste et particulièrement adaptable de ces prédateurs, tirant probablement parti de leur statut légal d’espèce strictement protégée en France. Au fil des années, ils ont appris à contourner les moyens de protection, et surtout ils semblent ne plus craindre les humains proches du bétail. Des humains qui, de plus, durant plus de deux décennies, n’ont pas été autorisés à les repousser activement, y compris à l’aide d’un fusil. Cette situation engendre, soit l’abandon de territoires pâturés de longue date mais devenus bien trop vulnérables, soit une surenchère dans les moyens de protection. L’accumulation de chiens de protection (jusqu’à parfois plus de 10 chiens par élevage) peut rendre les espaces infréquentables par d’autres usagers (randonneurs et chasseurs) et inquiète les maires des communes concernées. La situation est analogue dans plusieurs autres pays d’Europe, voire même partout ailleurs dans le monde, lorsque des prédateurs protégés n’assimilent plus les humains et leurs activités d’élevage à un réel danger.

Et maintenant ? Quelles pistes pour améliorer la coexistence entre loups et élevage ?

Éradiquer le loup n'est pas une option. Mettre les troupeaux en bâtiment à l'année non plus.

On le voit bien, l’échec de la protection des troupeaux est patent. Comment améliorer la situation ? Éradiquer le prédateur n’est pas une option. Abriter de manière permanente tous les troupeaux dans des bâtiments sécurisés ne l’est pas non plus. Il serait bien sûr envisageable, et c’est en cours, de poursuivre et de renforcer les actuels moyens de confinement des troupeaux, d’effarouchement et de répulsion du prédateur : rehaussement et enfouissement des clôtures, capteurs de stress chez les proies, drones détecteurs de loup avec projection de produit répulsif, épandages d’urines et de crottes de loups étrangers sur les périmètres des pâturages, etc. Ces approches ont pour atout de correspondre aux termes règlementaires des Annexes de la Directive européenne Habitats, car privilégiant toutes les mesures non létales possibles vis-à-vis d’un prédateur sous statut de protection stricte. Elles ont pour défauts de faire exploser les coûts de protection, qui sont déjà en France de 25 à 35 millions d’euros par an, d’être inadaptées aux systèmes d’élevage avec animaux conduits en différents lots et dans des parcs dispersés dans les paysages, de ne pas résoudre les conflits de multi-usage de l’espace, notamment avec les randonneurs et les chasseurs, dont ceux accompagnés de chiens.

Instaurer des relations de réciprocité

Associer la présence d'humains travaillant avec les troupeaux à un réel danger.

Une autre piste pour assurer la résilience et la viabilité des systèmes d’élevages d’herbivores de plein air, est de rétablir une relation de réciprocité entre loup et humains. Elle peut s’envisager comme l’instauration d'une forme de respect mutuel fondé sur des signaux clairs et des règles strictes, à rappeler de temps à autre, si besoin. Cette réciprocité implique l'utilisation possible de moyens létaux (tir et/ou piégeage) avant, pendant ou juste après une attaque, pour éliminer les individus ou groupes trop insistants et associer la présence d'humains travaillant avec les troupeaux à un réel danger. L'efficacité des moyens de protection et de répulsion non létaux devrait s’en trouver améliorée, en raison du rétablissement de la crainte des loups à l'égard des humains (risque de blessure grave ou de mortalité). Ces moyens joueraient alors le rôle de signaux de rappel du danger en cas de non-respect, et ne seraient plus à considérer comme des barrières supposées infranchissables. Cette approche a déjà fait ses preuves dans des pays où humains et loups se côtoient depuis longtemps, notamment en Asie centrale. Elle présente l’avantage de redonner aux éleveurs une marge de manœuvre afin de réagir immédiatement, en ciblant les loups les plus insistants, tout en limitant le nombre à éliminer.

La gestion des relations avec des prédateurs opportunistes et intelligents comme les loups demeure complexe et particulièrement dynamique. Elle exige, selon les chercheurs du réseau Coadapht (voir encadré ci-après), un processus continu de coadaptation entre les loups et les humains, qui ne peut reposer uniquement sur les éleveurs, mais qui doit être conçue et gérée collectivement à l’échelle des territoires. 

(1)   https://www.loupfrance.fr/bilan-du-suivi-estival-de-la-population-de-loup-ete-2019/
(2)  http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/plan-national-d-actions-2018-2023-sur-le-loup-et-r4388.html
  


Références 

  • Meuret M., Garde L., Moulin C-H., Nozières-Petit M-O., Vincent M., 2017. Élevage et loups en France : historique, bilan et pistes de solution. Inra Production animales, 30(5) : 465-478. https://doi.org/10.20870/productions-animales.2017.30.5.2277
  • Lescureux N., Garde L., Meuret M., 2018. Considering wolves as active agents in understanding stakeholder perceptions and developing management strategies. In: Tasos Hovardas (ed.), Large carnivore conservation and management: Human dimensions, Routledge, London: 147-167.
  • Meuret M., Lescureux N., Garde L., 2018. Reciprocal relationships between humans and wolves as a way to keep wolves at distance from livestock. Invited Key-Note Conference at the 1st European Symposium on Livestock Farming in Mountain Areas, June 21 2018, EURAC Research & Freie Universität Bozen/Libera Università di Bolzano, Bozen-Bolzano, Italy.
Infographie -Loup et élevage - Les ciffres clés.pngpng - 2.52 MB

Michel Meuret / Elodie RegnierRédaction

Véronique GavaldaInfographie

Contact scientifique

Michel Meuret Directeur de recherche INRAE et coordinateur du réseau CoadaphtSelmet

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