Agroécologie 4 min

Prairies : une complémentarité de fonction et d’usages

Au-delà de leur seule valeur agronomique des prairies, leur biodiversité est importante à prendre en compte, car elle constitue le « moteur » du fonctionnement de l’écosystème. Il en découle ses propriétés, telles que sa capacité de résilience après un aléas ou la fourniture de services qui bénéficie à la société. C’est en cela que la diversité des types de prairies présente dans le Massif central peut s’avérer être un réel atout pour répondre aux défis du changement climatique ou de la transition agroécologique.

Publié le 20 septembre 2022

illustration Prairies : une complémentarité de fonction et d’usages
© INRAE

La vision de la valeur d’une prairie uniquement centrée sur le rendement fourrager annuel ou la densité énergétique et protéique de l’herbe a évolué ces dernières années. De plus en plus de travaux scientifiques et d’études techniques ont montré l’intérêt des prairies semi-naturelles à flore diversifiée pour leur souplesse d’exploitation, leur appétence, leur contribution à la valeur organoleptique et technologique des produits animaux (fromage, lait, viande), mais également à la santé des animaux et des humains. Des travaux récents en écologie montrent également que les écosystèmes avec une forte diversité taxonomique ou fonctionnelle présentent une meilleure efficience d’utilisation des ressources (eau, minéraux, lumière) du fait de la complémentarité des stratégies des espèces qui les composent. Cette complémentarité biologique est également à la base de leur résilience, c’est-à-dire de leur capacité à « récupérer » suite à une perturbation (par exemple évènement climatique extrême). Cette propriété est particulièrement importante pour les éleveurs du point de vue du maintien de la fonction de production.

A chaque type de prairie sa spécificité

La diversité des prairies est une richesse patrimoniale des territoires de moyenne montagne. Elle résulte d’une histoire, qui intègre l’interaction entre les facteurs du milieu et les facteurs de gestion, avec un rôle essentiel de l’éleveur. En effet, par les choix de leurs pratiques d’exploitation, les éleveurs impactent l’ensemble des processus écologiques, que ce soit à l’échelle locale (intra-parcelle) ou plus globale (le paysage). Ils contribuent ainsi au processus de sélection des communautés prairiales, et aux performances de l’écosystème. Par exemple, la fertilisation favorisera des espèces plus compétitives, avec une forte production, mais défavorisera la diversité spécifique (disparition d’espèces à croissance plus lente ou de petite taille). Des exploitations extensives favoriseront la diversité des habitats et la présence d’espèces plus conservatives (moins exigeantes en nutriments), qui sont certes souvent moins productives, mais qui permettent des exploitations plus tardives. La complémentarité de ces différents types de prairies au sein d’un même système d’élevage accroitra les opportunités d’adaptation pour l’éleveur.

De façon générale, la pérennité d’une prairie et le maintien de ses fonctionnalités, seront d’autant plus importantes qu’il y a une bonne adéquation entre la communauté végétale, le milieu, et la gestion des surfaces (fertilisation, chargement). Dans le cas des prairies temporaires, l’enjeu est de maintenir le plus longtemps possible la ou les espèces semées et l’équilibre du mélange implanté avec à la clé le maintien d’un potentiel fourrager (quantité et qualité) important, en adéquation avec les conditions du milieu et la fonction d’alimentation du troupeau attendue. La performance de ces couverts nécessite le plus souvent des intrants pour permettre la pleine expression du potentiel productif des espèces semées. La pleine expression de ce potentiel de production est également limitée dans le temps, puisque la plupart de ces prairies temporaires connaissent une baisse de rendement après 4-5 années d’exploitation. Pour les prairies permanentes (semi-naturelles) dont la gestion est généralement plus extensive, l’enjeu est i) de maintenir un bon fonctionnement global de l’écosystème, seul à même d’assurer la fourniture d’un ensemble des services écosystémique (multifonctionnalité), et également ii) de maintenir une biodiversité la plus élevée possible. Atteindre cet objectif résulte de la mise en place d’un système d’’élevage construit sur la cohérence entre les objectifs de l’agriculteur, les contraintes du milieu et la diversité biologique présente sur les différentes parcelles.

La biodiversité influe sur les fonctions écologiques et donc les services

Démontrer le rôle clé de la biodiversité prairiale sur les processus écologiques qui sont à la base de la fourniture des services écosystémiques dont les sociétés humaines tirent avantage constitue un objectif des travaux de plusieurs collectifs de recherche du centre INRAE de Clermont-Auvergne-Rhône-Alpes. L’intégration de ces connaissances dans le cadre de projet à visée plus opérationnelle reste un des enjeux importants de la plateforme collaborative « Cluster-Herbe ». Nous souhaitons l’illustrer à travers deux exemples :

1) sur la stabilité de la qualité des fourrages : dans un contexte fortement aléatoire, assurer la stabilité de la production à l’échelle intra et interannuelle, c’est-à-dire produire de l’herbe en quantité et en qualité au moment où les animaux en ont besoin, reste un objectif majeur. Si on se concentre sur la valeur nutritive du fourrage, dans une prairie à la flore peu diverse, la valeur nutritive est souvent élevée en début de saison mais baisse rapidement avec le développement reproducteur des espèces présentes. Dans une prairie diversifiée les décalages de phénologie des espèces tamponnent la baisse de la valeur nutritive au cours du premier cycle de la végétation (entre avril et juin environ). Cela donne de la souplesse à l’éleveur. La diversité des types prairiaux au sein de l’exploitation a un pouvoir « tampon » des fluctuations, une prairie pouvant complémenter la déficience d’une autre. Cela constitue donc un atout certain pour assurer une ressource en herbe que l’on sait globalement assez sensible aux aléas climatiques. L’enjeu est donc d’intégrer une culture du risque dans la conception de son système fourrager, de comprendre les réponses des différentes prairies aux aléas et d’anticiper au maximum afin de sécuriser le système (faire des stocks, décaler les périodes d’exploitation, raisonner ses interventions en fonction de la pousse de l’herbe).

2) sur la qualité des produits : le travail d’expertise conduit dans le projet AEOLE (https://www.sidam-massifcentral.fr/developpement/aeole/) a identifié des liens non linéaires entre l’âge des prairies, la biodiversité et les différents critères de la qualité des produits considérés. Ainsi, les prairies très diversifiées, souvent tardives, donnent des fromages à texture plus ferme, alors que les prairies plus jeunes ou plus précoces donnent des fromages à texture plus fondante. Ces travaux montrent l’importance du mode d’exploitation : pâture vs fauche, qui détermine la disponibilité en herbe « feuillue » et « verte » ou la proportion en espèces riches en composés aromatiques. Par exemple, les terpènes, très présents dans les espèces dicotylédones des prairies permanentes (Fenouil des Alpes, Achillée millefeuille, Petit boucage, thym serpolet) impactent l’activité des microorganismes lors de l’affinage des fromages. Il en résulte une typicité intéressante gustativement. La composition botanique peut ainsi renseigner un lien objectif au terroir, et peut supporter une démarche qualité à l’échelle d’une filière ou d’un territoire.

Mais cette diversité des prairies est complexe et peut aussi être considérée comme une difficulté à une gestion opérationnelle les prairies.

couverture de la typologie multifonctionnelle des prairires du Massif central

Pour accompagner la profession, et faire prendre conscience du formidable potentiel que représente les prairies permanentes, plusieurs outils découlant de projets de recherche sont actuellement proposés aux éleveurs. Pour n’en citer que quelques-uns, emblématiques, la typologie multifonctionnelle des prairies référence les services par type de prairie et à l’échelle du Massif central (projet AEOLE). A l’échelle de l’exploitation, le diagnostic multifonctionnel des prairies (outil DIAM), qui peut être proposé par les conseillers des chambres d’agriculture de la région à leurs adhérents pour accompagner les éleveurs dans la transition de leurs pratiques. Un autre exemple, différent et complémentaire, est le travail fourni par un collectif d’associations et de professionnels autour de la production de semences paysannes pour les prairies (https://saint-flour-communaute.fr/un-recueil-de-savoirs-pour-produire-des-semences-locales-dans-nos-prairies/), qui peut contribuer à leur régénération après des dégâts importants . Ces travaux sont destinés à favoriser la régénération de ces surfaces en utilisant des semences natives.

Ces outils d’accompagnement aident à identifier les pratiques favorables au maintien et au vieillissement des prairies. Ils permettent d’échanger et de faire émerger des solutions basées sur un compromis entre approvisionnement et maintien du capital naturel. L’une des pistes envisagées est de favoriser la coexistence de prairies anciennes et jeunes au sein des exploitations, ou la préservation d’une part du territoire dédiée au vieillissement des prairies. Dans cet objectif, une mesure de politique publique simple serait d’accorder plus de valeur aux prairies anciennes, qui par leur rôle de réservoir patrimonial d’espèces permettent ensuite de ré-essaimer depuis ces ilots de biodiversité dans le paysage. Cela permettrait à terme de mieux répondre aux enjeux des éleveurs tout en relevant les attentes sociétales en matière de multifonctionnalité. Il s’agit de rechercher un co-bénéfice pour la biodiversité et la société permettant à l’Homme de continuer à bénéficier des services écosystémiques sur le long terme, tout en limitant la disparition de nombreuses espèces d’êtres vivants.

 

Pour prolonger votre réflexion :

Carrère P., Lemauviel-Lavenant S., Dumont B., (2022). « Conserver les « vieilles prairies », un levier efficace pour étendre le bouquet de services ». Fourrages 250, 63-77

Carrère P., Gastal F., Pierre P., Vertès F., (2022). « Longévité / Pérennité / Durabilité des prairies ? La pérennité des prairies – du concept à son opérabilité pour l’éleveur ». Fourrages 250, 3-12

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