Agroécologie 5 min

Microfermes en Guadeloupe, la transition agroécologique en route

Et si l’agriculture guadeloupéenne parvenait à assurer l’alimentation locale en qualité et en quantité suffisante tout en répondant aux enjeux du changement climatique ? A Petit-Bourg, deux installations expérimentales dédiées à la petite agriculture familiale déclinent les principes de l’agroécologie sur fond de polyculture polyélevage pour l’une et de bioéconomie pour l’autre. L’objectif : concevoir des scénarios de transition des agrosystèmes, de l’exploitation jusqu’aux territoires et filières.

Publié le 14 septembre 2021

illustration Microfermes en Guadeloupe, la transition agroécologique en route
© INRAE

Sous un climat tropical chaud et humide, l’agriculture guadeloupéenne est dominée par deux grandes cultures d’exportation (canne à sucre et banane), prépondérantes en surface, portées par des exploitations formelles de grandes superficies et l’utilisation de main-d’œuvre salariée. A l’opposé, les exploitations de petites surfaces (4,2 ha en 2016 – Source Agreste) de polyculture et polyélevage sont numériquement importantes (83 % des exploitations en 2013 – Source Agreste), parfois informelles, mobilisant une main-d’œuvre essentiellement familiale.  

 Sur le Domaine INRAE de Duclos, deux microfermes accueillent des projets de recherche au long cours basés sur l’agroécologie autour de la petite agriculture familiale.
« L’agroécologie, explique Jean-Marc Blazy, responsable du projet Explorer, c’est une façon de concevoir des systèmes de production qui s’appuie sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes. Elle les amplifie tout en visant à diminuer les pressions sur l'environnement et à préserver les ressources naturelles. ».

Dans la perspective d’aller vers une plus grande autonomie alimentaire et une moindre empreinte climatique, la première microferme priorise l'intégration entre animal et végétal, la seconde la bioéconomie. Visite guidée.

AgroEcoDiv, une ferme modèle agroécologique moderne

Depuis 2017, quelques 30 chercheurs et chercheuses, actifs dans pas moins de 20 disciplines scientifiques, s’affairent auprès d’une ferme pilote. La canne à sucre y côtoie la banane plantain, tomates et pois s’en donnent à cœur joie tandis que bovins, ovins et caprins s’ébattent dans la prairie qui jouxte le bâtiment d’élevage des porcs. Tout ce petit monde prospère en circuit fermé, coproduits et invendus servent d’alimentation aux animaux dont les déjections fertilisent les champs.

Cette exploitation agricole miniature, comme la décrit son responsable Audrey Fanchone, s’est construite autour des savoirs et des pratiques des agriculteurs pour aller vers une exploitation complètement agroécologique d’ici cinq ans. Elle est pilotée par un noyau d’agriculteurs volontaires et fédère une diversité d’acteurs issus du monde la recherche, de la société civile, en passant par le monde associatif ou l’administration territoriale.
Véritable lieu de co-conception, de référencement et de démonstration de pratiques agroécologiques, cette ferme est tout à la fois une plate-forme de discussion entre les acteurs intéressés à s’engager dans de nouvelles manières de travailler et un lieu d’expérimentation les agriculteurs testent différentes pratiques issues de l’expérience paysanne et de l’apport scientifique afin d’améliorer les performances agronomique, économique et environnementale de leurs pratiques.

Les questions de recherche qui l’animent sont l’objet du projet AgroEcoDiv -  Co-conception de systèmes de production agricoles performants et résilients  pour les territoires de Guadeloupe, dans une démarche agroécologique  (EU, 2015-2022). Coordonné par INRAE, celui-ci s’articule autour de trois axes : le recueil des attentes et des contraintes des acteurs du territoire guadeloupéen ; le pilotage de la diversité des fonctions biologiques et des processus mobilisables dans les systèmes de culture et d’élevage et la conception de systèmes en agrégeant connaissances scientifiques et profanes sur des systèmes agronomiques diversifié.

« Il faut montrer aux jeunes que c’est une agriculture qui fait envie » commente Nathalie Mandonnet, responsable du projet AgroEcoDiv.

Si le démarrage de cette expérimentation a souffert d’une première année pluvieuse, si la Covid-19 a freiné les visites et les échanges sans toutefois entamer le dynamisme des uns et des autres, la ferme a pris aujourd’hui un rythme de croisière (ou presque).

En ce qui concerne l’optimisation des fonctions et processus, l’amendement des plantations de banane plantain avec des excréments de volailles a donné lieu à des suivis analytiques (p. ex. microfaune du sol) pour objectiver les observations et élaborer des référentiels technico-économiques. Les inter-rangs de ces cultures ont été agrandis, laissant places à d’autres cultures maraichères (piment, concombre, pastèque…) sans que le rendement diminue.
L’apparition de résistance aux anthelminthiques chez les parasites gastro-intestinaux des ruminants a considérablement complexifié la gestion des troupeaux. La gestion intégrée de ces derniers repose sur une utilisation raisonnée des anti-parasitaires, associée à une combinaison de leviers, parmi lesquels la diminution du risque de rencontre entre animaux et parasites grâce à une meilleure administration du pâturage. Côté conception et évaluation de systèmes innovants, un algorithme robuste a été développé dans la perspective de quantifier le risque d’ingestion de larves et donc d’évaluer l’efficacité de différentes méthodes de gestion du pâturage, il est aujourd’hui en en cours de déploiement sur la ferme.

KaruSmart, une microferme climato-résiliente

KaruSmart comme se nomme cette exploitation pilote, c’est la contraction du nom donné par les Améridiens à l’île de Basse-Terre (Karukera ou île aux belles eaux) et le concept d’agriculture climato-intelligente (en anglais, climate-smart agriculture).
Un mix de tradition et d’innovation au cœur du projet Explorer - Explorer les potentialités d’une valorisation agroécologique et économique des biomasses du territoire pour la transition vers une agriculture climato-intelligente (Ademe, 2019-2022) coordonné par INRAE.
En explorant les leviers de l’agroécologie et de la bioéconomie territoriale, EXPLORER vise à concevoir des scénarios de transition des agrosystèmes, du système de culture aux territoires pour intégrer les performances sociales, économiques et environnementales de l’agriculture face à la problématique du changement climatique.  

Pierre angulaire de ce programme de recherche, KaruSmart a pour objectif de tester les solutions identifiées à travers une démarche globale de conception d’un système de production climato-intelligent. La finalité de ce lieu d’expérimentation est d’acquérir des références sur des systèmes alternatifs en rupture par rapport à l’existant, et de construire une interface de co-conception de solutions avec les acteurs pour adapter les exploitations, les filières et les politiques agricoles. KaruSmart sert aussi d’interface de formation et de communication.

Au cœur de cette microferme, trois blocs de culture dominés par la canne à sucre, la banane, l’igname avoisinent avec deux blocs dédiés au maraichage et à l’élevage tandis qu’un dernier bloc accueille des espèces originaires des Caraïbes. Une haie arborée ceinture l'ensemble. Le fil conducteur : une grande variété de génotypes - les bananes, par exemple, seront dessert, plantains, jaunes, rouges… - et une grande variété de production afin de diversifier les systèmes.
Dans la canne à sucre, tout est bon : les feuilles sèches sont utilisées au pied des ignames, les cannes servent à nourrir les animaux tandis que la bagasse issue de la distillerie est utilisée pour pailler les cultures maraichères. De même, les feuilles malades des bananiers sont utilisées au pied des cultures de manioc, insensible à la cercosporiose.

Les innovations fleurissent.
Une micro-station météorologique permet de suivre les paramètres climatiques. Des outils d’aide à la décision sont en cours de développement afin que les agriculteurs prennent les meilleures décisions culturales dans un contexte de changement climatique. Mosaica, un modèle de simulation bioéconomique de l’usage des sols est utilisé pour concevoir des scénarios de transition à l'échelle du territoire. La construction de ces scénarios implique les décideurs politiques et la modélisation permet de repérer des verrous à la transition et des leviers de politiques publiques pour accélérer la transition à l’échelle régionale.

Aujourd’hui, KaruSmart est en passe d’être certifiée AB, une façon d’ajouter de la plus-value à la production.

Désormais, ces deux fermes pilote poursuivent leur chemin tout en capitalisant leurs acquis :  produire des connaissances, déployer de nouveaux dispositifs, expérimenter en conditions réelles mais aussi s’affranchir de contraintes techniques (p. ex. la disponibilité d’outils mécaniques adaptés et financièrement accessibles) avec en arrière-plan l’idée de promouvoir une prise de conscience collective des enjeux sociaux, environnementaux et économiques qui sous-tendent l’agriculture guadeloupéenne.

Un défi commun à ces deux exploitations qui ont beaucoup à partager ! 

En savoir plus

Jean-Marc Blazy, nouveau directeur de l’unité Agrosystèmes tropicaux

C’est à Petit-Bourg en Guadeloupe que Jean-Marc Blazy mène ses recherches depuis près de 17 ans dans le domaine de l’agroécologie et de la bioéconomie. Le chercheur est depuis le 1er janvier 2021 le nouveau directeur de l’unité de recherche ASTRO (Agrosystèmes tropicaux) qui a pour principale mission d’étudier la transition agroécologique des systèmes agricoles tropicaux dans un contexte de changements globaux.

12 mars 2021

Changement climatique et risques

Rapport spécial du GIEC sur les terres émergées : l’urgence d’agir

Expert auprès du GIEC, Jean-François Soussana, Vice-Président en charge de la politique internationale de l’Inra, a participé à l’élaboration du rapport spécial paru ce 8 août 2019 et consacré aux liens entre le changement climatique, la désertification, la dégradation des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre. Interview en quatre questions.

02 janvier 2020