Biodiversité 3 min

L'esturgeon européen capable de s'adapter à la pollution et au changement climatique

Malgré la mise en place d’une protection réglementaire de l’esturgeon européen en France dès 1982, l’espèce ne parvient pas à se reconstituer. Quelles en sont les causes ? Un projet de recherche co-porté par INRAE et l’Université de Bordeaux dresse un premier bilan de la qualité de son milieu et apporte un nouvel éclairage sur ses capacités d’adaptation aux changements climatiques et polluants. Des résultats indispensables pour optimiser l’efficacité des programmes de réintroduction en Europe.

Publié le 04 septembre 2017

illustration L'esturgeon européen capable de s'adapter à la pollution et au changement climatique
© INRAE

En France, la protection de l’esturgeon européen fait l’objet d’un arrêté interministériel instauré en 1982 et revu en 2004

La pêche intensive et la construction de barrages infranchissables ont en partie conduit à la disparition progressive de l’esturgeon européen (Acipenser sturio), dont la dernière population sauvage se reproduit aujourd’hui en France, dans le bassin de la Gironde – Dordogne. D’autres facteurs, comme les changements climatiques ou la pollution chimique pourraient expliquer ce recul. Pour identifier les menaces probables et mieux protéger cette espèce, les experts du projet de recherche pluridisciplinaire ANR SturTOP1 (2013-2017), ont caractérisé la qualité des habitats des jeunes stades de vie de l’espèce et évalué les effets de la température, de la concentration en oxygène, et des polluants sur sa reproduction et sa survie.

Les premiers stades de vie, sensibles à la hausse des températures

Carte des habitats de reproduction des esturgeons

L’analyse de la qualité des habitats de reproduction, menée via des prélèvements sur 11 des 27 sites potentiels où il n’y a pas eu de reproduction depuis 1995, et un suivi lors de la saison de reproduction sur 2 sites, révèle :

  • L’existence d’une pollution chimique modérée de l’eau: polluants métalliques (cuivre, zinc, plomb,…) et organiques (pyrène, fluorenthène, phénanthrène,…)   provenant essentiellement du bassin versant. Leurs origines non identifiées, feront l’objet de futures études à la demande des acteurs du territoire (ministère de l’écologie, agences de l’eau).
  • Une toxicité avérée de certains sédiments, d’après des tests effectués en laboratoire sur des embryons de Medaka Oryzias latipes
  • Et une augmentation de +10°C des températures des eaux de surface en 3 ans, qui pourrait décaler la saison de reproduction (de 10 à 20 jours plus tôt dans 50 ans, avec des conditions de températures semblables).

Afin d’évaluer la réponse des embryons et larves d’esturgeon européen à ces facteurs de stress, les conditions d’exposition en milieu naturel ont été reproduites par une équipe d’INRAE Nouvelle-Aquitaine Bordeaux à la station expérimentale de Saint-Seurin-sur-l'Isle. Les tests mettent en évidence une vulnérabilité élevée de ces stades aux variations des températures de l’eau, et une sensibilité modérée au manque d’oxygène et aux polluants organiques et métalliques.

Une espèce en bonne santé, résistante aux polluants

Bonne nouvelle, les juvéniles d’esturgeon produits en pisciculture et relâchés dans l’estuaire de la Gironde, présentent de fortes capacités pour s’adapter aux fluctuations du milieu, « ce qui présage un taux de survie élevé lors des lâchers » explique Éric Rochard, directeur de recherche à INRAE. En effet, la contamination des juvéniles aux polluants, mise en évidence lors de tests en conditions expérimentales, n’impacte pas leur survie. L’état de santé de la population présente dans l’estuaire est globalement satisfaisant : les taux de contaminations relativement bas n’endommagent pas leur ADN.

Test de résistance aux polluants sur  esturgeons

Vers des programmes de réintroduction sur mesure

Ces données offrent des perspectives intéressantes pour la réussite d’un projet de réintroduction,

  • À l’échelle du bassin de la Gironde Garonne-Dordogne : « l’identification des habitats favorables et défavorables (La Réole par exemple) à la survie de l’espèce, et la confirmation de la forte sensibilité des stades embryo-larvaire aux températures, permet d’optimiser le choix des lieux et des stades de lâchers d’individus », indique Éric Rochard.
  • Et à l’échelle européenne : « à partir des tests menés ici en conditions expérimentales sur les embryons de medaka, il est possible d’analyser la réponse d’embryons d’esturgeon européen à un milieu, pour estimer, dans un premier temps, si un site est potentiellement propice à une réintroduction » poursuit-il. De nouveaux éléments précieux pour répondre aux sollicitations européennes de réintroduction (Allemagne, Espagne ou encore Italie).

Pour aller plus loin

1 - Projet financé par l’ANR, co-porté par Jérôme Cachot (Université de Bordeaux) et Éric Rochard (INRAE). Partenaires : CNRS UMR ECOLAB Laboratoire Ecologie fonctionnelle et environnement, LIENSs LItoral ENvironnement et Sociétés UMR 7266, INRA-CNRS UMR LEHNA, INRA-ONIRIS UMR PAnTher, IRSTEA UPR EPBX

En savoir plus

Société et territoires

Sols artificialisés et processus d’artificialisation des sols : déterminants, impacts et leviers d’action

L’Inra et l’Ifsttar ont livré le 8 décembre 2017 une expertise scientifique collective sur l’artificialisation des sols, demandée par le Ministère de la Transition écologique et solidaire, l’Ademe et le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Les sols sont des ressources non renouvelables et le taux d’artificialisation des sols figure, depuis 2015, parmi les « 10 indicateurs de richesse » élaborés par le Gouvernement pour le suivi de ses politiques publiques.

12 décembre 2019

Biodiversité

Évaluer les services rendus par les écosystèmes agricoles pour mieux les gérer

Une étude novatrice réalisée par l’Inra (Délégation à l'Expertise scientifique collective, à la Prospective et aux Etudes) a évalué finement les services écosystémiques que rendent à l’agriculteur et à la société les espaces dédiés à la production agricole. Ces nouvelles connaissances, présentées lors d’un colloque le 24 octobre 2017, devraient permettre de mieux gérer ces écosystèmes et de mieux baliser les pistes pour réduire l’utilisation d’intrants en agriculture.

16 décembre 2019