Bioéconomie 4 min

Irriguer avec des eaux usées traitées : approches et perceptions des français

La réutilisation des eaux usées traitées pour irriguer les cultures (concept de REUT) représente une solution locale pertinente pour économiser l’eau, tout en valorisant les nutriments présents à des fins agronomiques. Cette pratique est mise en œuvre dans de nombreux pays européens mais encore peu développée en France. Entretien avec Bruno Molle et Patrice Garin, chercheurs à INRAE.

Publié le 10 septembre 2020

illustration Irriguer avec des eaux usées traitées : approches et perceptions des français
© INRAE

Quels sont les freins à la réutilisation des eaux usées traitées (REUT) pour l’irrigation agricole en France ?

Irrigation par aspersion
Irrigation par aspersion.

Bruno Molle : « Aujourd’hui le principal frein est règlementaire, à cause d’un manque de données sur les effets de ces pratiques sur l’environnement et les cultures. De nombreuses questions entourent notamment la survie, la dispersion ou le dépôt de bactéries pathogènes sur les plantes. Dans le cas de l’irrigation par aspersion, il est difficile aussi d’identifier quels pathogènes contenus dans les eaux sont capables de survivre au contact de l’air. C’est justement l’objet d’une thèse co-encadrée par INRAE et l’Anses qui démarre en 2018. En raison de ces verrous scientifiques, la réglementation (1) applique le principe de précaution pour imposer des contraintes de distances qui semblent très restrictives. Pour utiliser un asperseur de 20 m de portée, il faudra par exemple respecter une distance de 40 m vis à vis des zones sensibles. Ces principes peuvent limiter l’adoption de projets. »

Quels sont les objectifs et les approches d’INRAE pour la réutilisation des eaux usées ?

B. M. : INRAE a répondu à un appel à projet de l’Agence de l'eau Rhône Méditerranée Corse (2). Cet appel vise à répondre aux questions techniques encore non résolues et, au-delà, à proposer des recommandations pour faire évoluer la réglementation. A travers six projets complémentaires, INRAE met en œuvre une série d’approches expérimentales et de démonstrations in situ. Un premier volet s’intéresse à la durabilité des systèmes d’irrigation, c’est-à-dire comment éviter le bouchage des conduits par les biofilms de bactéries contenues dans les eaux usées. Deuxièmement, on évalue des méthodes de traitement des eaux usées par des filtres plantés de roseaux à « aération forcée ». Les premières expérimentations montrent que le taux de pathogènes, principale problématique des filtres plantés, diminue grâce à cette aération. D’autres analyses sont centrées sur les impacts de la REUT sur le rendement des cultures et les possibles transferts de contaminants dans les sols et les plantes. Enfin, la demande en REUT, ainsi que les attitudes des décideurs, usagers et consommateurs sont analysées à travers des enquêtes, des démarches de modélisation et des méthodes de concertation basées sur des outils participatifs, à la croisée entre psychologie sociale, sociologie et économie.

Quelles expérimentations sont mises en œuvre pour le suivi des micropolluants et des pathogènes ?

Irrigation localisée enterrée
Irrigation localisée enterrée. Suivi de l’humidité dans le sol.

B. M. : INRAE coordonne la mise en place et le suivi d’une plateforme expérimentale de réutilisation de eaux usées traitées par l’irrigation localisée enterrée, à Murviel-Les-Montpellier. Dans le cadre de ce projet lancé en juillet 2017, des expérimentations sont effectuées en plein champ mais aussi en conditions contrôlées dans des bacs hors sol pour réaliser des bilans de transferts et stockage de micropolluants (3) en vue d’évaluer le risque de contamination. Concernant l’analyse de la dispersion des pathogènes, nous avons élaboré une méthode pour déterminer dans l’atmosphère la part des bactéries pathogènes survivantes provenant spécifiquement des eaux usées traitées. En parallèle, nous menons avec des étudiants de l’IUT de Dignes et INRAE de Narbonne, des expérimentations sur des plantes que nous arrosons de pathogènes indicateurs de façon à mieux comprendre leur survie dans différentes conditions.

Les français sont-ils prêts à consommer des produits irrigués avec des eaux usées traitées ?

Patrice Garin : Entre jugements de valeur sur la pertinence de ce recyclage, intentions de consommer les produits irrigués et consommations effectives, des différences sont observables. C’est ce qu’a révélé une expérimentation menée, auprès personnes connaissant les principes de la REUT (4). Un questionnaire sur leurs opinions et intentions puis un test de dégustation a montré que ces « sachants » étaient majoritairement (80%) prêts à consommer des produits irrigués avec des EUT, mais que selon les produits, 16% (jus de raisin) à 39 % (salade) de personnes refusaient de les consommer. Principalement liées à un manque de confiance dans la maîtrise de la qualité sanitaire des eaux usées traitées, les réticences sont plus fortes pour les produits en contact direct avec l’eau. Ce niveau de réticence de sachants s’est révélé assez proche de celui du grand public. Une autre enquête auprès de 845 consommateurs de la région du Pic Saint-Loup a révélé qu’une fois informé par un flyer expliquant ce qu’est la REUT, 20% des acheteurs de vins arrêteraient de s’approvisionner chez un vigneron s’ils apprenaient qu’il y a recours. Les opinions et les attentes des consommateurs, mais aussi des élus et des agriculteurs du territoire montpelliérain sont ainsi évaluées, pour mieux considérer ces facteurs d’incertitudes dans les analyses d’opportunité d’un projet de REUSE. 

B. M. : Par ailleurs, la communication et le traitement médiatique, ainsi que les perceptions des citoyens autour d’un futur projet de REUT sont en cours d’analyse (5) À travers des approches de co-construction sur le sujet, l’objectif est de mieux comprendre les questionnements et les éventuels points de blocage, en vue d’apporter des éléments de réponse concrets aux débats.   

Au delà de l’irrigation des cultures ou des espaces verts, les chercheurs d’INRAE en association avec la société Ecofilae et la commune de Cannes, se penchent également sur un système plus large de REUT. Pourquoi pas réinjecter demain ces eaux dans une zone humide pour alimenter une rivière, ou les utiliser dans les systèmes de nettoyage des bateaux… Des pistes à l’étude, pour que la réutilisation des eaux usées traitées en zones urbaines gagne du terrain.

(1) Arrêtés interministériels de 2010 / 2014

(2) Voir encadré.

(3) Sur une liste de 5 contaminants émergents, avec des propriétés physico-chimiques différentes.

(4) 138 étudiants de M1 Master Eau de l’Université de Montpellier et 23 membres du comité de pilotage du projet SoPoLo.

(5) Thèse CIFRE en partenariat avec le Canal de Provence, dans le cadre du projet Read’Apt.

Retour au dossier 

Contacts

Bruno Molle, Patrice GarinUMR1458 G-EAU Gestion de l'Eau, Acteurs, Usages

Le centre

Le département

En savoir plus

Agroécologie

Isabelle Cousin : Le sol, de la motte au climat

Isabelle Cousin, directrice de l’unité de recherche Science du Sol de l’Inra Val de Loire, reçoit le prix de la fondation Xavier-Bernard pour ses recherches sur la structure des sols, leurs propriétés et leurs fonctions hydriques, ainsi que pour ses collaborations avec le développement agricole, et leurs applications à une gestion durable et efficiente de l’eau pour la production agricole et l’environnement.

19 décembre 2019

Changement climatique et risques

Faire émerger de nouvelles solutions de gestion de l’eau

Pour réduire les déficits hydriques estivaux, différentes pistes existent, allant du stockage hivernal à la réduction de l’irrigation. Pour aider à l’émergence de solutions locales, à la fois efficaces et acceptées par tous, les chercheurs d'INRAE ont analysé plusieurs scénarios culturaux, conçus avec des acteurs locaux, en jouant sur l’irrigation, l’assolement, et la construction de retenues d’eau. Le changement d’assolement est le plus efficace mais le moins consensuel parmi les acteurs locaux.

09 janvier 2020