Agroécologie 6 min

3 questions à… Christian Huyghe, sur le PPR « Cultiver et protéger autrement »

Le PPR, qu’est-ce que c’est ? Le Programme prioritaire de recherche (PPR) « Cultiver et protéger autrement » a pour objectif de mobiliser les leviers de l’agroécologie, du biocontrôle et de la prophylaxie pour arriver à une agriculture performante et durable. C’est pour répondre à une demande sociétale forte, à des objectifs des politiques publiques et de programmation de la recherche que ce programme a été mis en place à un niveau national pour des systèmes de production mobilisant des modes de protection des cultures autres que les phytosanitaires. Christian Huyghe, directeur scientifique Agriculture d'INRAE, répond à nos questions.

Publié le 23 décembre 2019

illustration 3 questions à… Christian Huyghe, sur le PPR « Cultiver et protéger autrement »
© INRAE A. Waquet

Dans quel contexte s’inscrit le PPR, et quels sont ses objectifs ?

Christian Huyghe : Le PPR vient s’inscrire dans un champ de recherche extrêmement riche, qui vise à connaître les éléments concourant à la bonne santé des cultures et à identifier les voies pour l’améliorer. Il s’inscrit notamment dans la démarche nationale de réduction de l’usage des pesticides : le Plan Ecophyto. Parmi les travaux faits, ou en cours, nous avons des recherches sur la compréhension des mécanismes (olfaction de l’insecte, interactions plantes / micro-organismes, résistance des plantes…), qui sont financés par l’ANR ou l’UE (H2020 par exemple), et sur la réduction de l’usage des phytosanitaires dans des situations de systèmes de cultures très variées. Ces derniers sont financés par Ecophyto, le Compte d’affectation spécial « développement agricole et rural » (Casdar)… Nous cherchons à comprendre l’évolution des systèmes de culture et le rôle de la diversification, et nous travaillons aussi sur l’amélioration génétique de la résistance aux bioagresseurs, sur le biocontrôle… Le PPR s’inscrit dans cette lignée, avec une ambition plus forte de sortie de l’usage des pesticides de synthèse et ‘naturels’ ayant un impact significatif sur l’environnement et la santé. Ce qui ne signifie pas l’absence de protection, mais bien la recherche d’autres modes de protection phytosanitaire. Amplifier l’effort de connaissances fondamentales, travailler à l’intégration des connaissances dans la conception de systèmes de cultures et d’organisations collectives pour réduire la pression des bioagresseurs… Autant d’ambitions qui expliquent le titre : Cultiver et protéger autrement, et qui nécessitent d’explorer tous les leviers possibles. Ceci est également en cohérence avec les priorités de recherche que nous portons au niveau européen et qui conduisent aujourd’hui à la mise en place de consortium européen d’organismes de recherche sur ce sujet.

Quels sont les leviers d’actions prévus dans ce PPR ?

Christian Huyghe : Il est prévu de mettre en place des projets de recherche fondamentale, sur des fronts de science, qui pourront alimenter les processus, qui seront ensuite mobilisés dans les nouveaux modes de protection et de production. Cette recherche fondamentale concernera par exemple la connaissance du microbiote qui se trouve sur les végétaux et qui explique pour une part leur état sanitaire, ainsi que leur état d’alimentation. Nous proposons également la mise en place de nouveaux outils structurants, dotant ainsi la communauté scientifique française de ressources inédites comme par exemple, sur l’exposome chimique, ou pour une épidémiosurveillance automatisée. Capteurs de nouvelle génération, mise en relation avec les données climatiques et modèles de culture, intelligence artificielle permettant le déploiement de sites instrumentés, le partage d’informations entre les acteurs, de nouvelles métriques pour mesurer l’effet des actions préventives sur les bioagresseurs et la santé des cultures… Ces nouveaux instruments permettront de développer la prophylaxie pour renforcer l’épidémiosurveillance. L’objectif est d’identifier les étapes sur lesquelles agir en vue de maintenir les trajectoires des populations dans des gammes acceptables. Enfin, nous proposons des modalités d’animation fortes, avec par exemple des travaux de prospectives, en s’appuyant sur un comité scientifique international.

Ces fronts de science seront porteurs d’innovations de rupture. Quelles sont-elles ?

Christian Huyghe : C’est indéniablement un front de science qui doit engendrer des innovations de rupture. Les changements doivent être à la hauteur du défi scientifique et technique posé et à la hauteur des attentes de la société en matière de réduction des phytos comme de la profession agricole pour maintenir la performance économique. Trois principes d’action pour explorer ces ruptures ont été identifiés :

  • La prophylaxie. La mobilisation de la prévention, et donc, de la recherche d’une réduction de la pression des bioagresseurs est un point central pour sortir d’une protection des cultures centrée sur les pesticides à usage curatif. C’est un changement profond d’approche. L’écologie chimique, pour comprendre les comportements et déplacements des insectes s’inscrit dans cette logique de prévention, tout comme les nouveaux leviers du biocontrôle. Mais ceci exige de pouvoir mesurer, en temps réel, et pour chaque agriculteur, la réalité de la pression des bioagresseurs pour déterminer si telle ou telle pratique a un effet bénéfique. Cette épidémiosurveillance 2.0 sera basée sur des réseaux de capteurs inédits et sur l’utilisation de l’intelligence artificielle.
  • L’agroécologie. L’augmentation de la diversité fonctionnelle, à la parcelle, dans l’exploitation ou au niveau des paysages, permet d’augmenter les régulations biologiques, ce qui concoure à la protection des cultures. Cette diversité concerne les plantes et leurs communautés mais aussi les microorganismes qu’elles hébergent. La conception de cette biodiversité planifiée impose des recherches nouvelles mais permettra des changements profonds au service de l’objectif que nous poursuivons.
  • Des systèmes nouveaux pour des productions nouvelles. Il faut que ces dernières s’inscrivent dans des chaînes de valeur revisitées. La mobilisation des acteurs de l’agroalimentaire et de la distribution, ainsi que la mobilisation au niveau des territoires rendront possibles les évolutions profondes au niveau des exploitations agricoles, dans le cadre des Projets Alimentaires Territoriaux par exemple.

Ainsi, Cultiver et Protéger Autrement va contribuer à la construction d’un nouveau contrat social autour de l’agriculture et de l’alimentation et s’inscrit obligatoirement dans des pas de temps longs.

 

Voir le rapport pdf - 286.84 KB

En savoir plus sur la mission de l’Inra dans le PPR

Le montage du PPR a été confié à l’Inra par la Ministre de la recherche en juillet 2018. C’est à l’ouverture du Salon de l’agriculture (SIA) 2019 que le Président de la République a annoncé officiellement ce programme. L’Inra est chargé d’animer mais aussi de porter les grands projets, en partenariat avec d’autres Etablissement publics à caractère scientifiques et technologiques (EPST) et opérateurs de recherche. Les compétences scientifiques de domaines couverts par le PPR lui confèrent le rôle de premier ordre dans l’ensemble des projets qui pourront être conduits.

 

Anaïs BozinoRédactrice

Contacts

Christian HuygheDirecteur scientifique Agriculture d'INRAE

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