Agroécologie 5 min

La technique de l’insecte stérile au service des agroécosystèmes français

Elever en masse les insectes responsables de pertes agricoles pour mieux les contrôler : tel est l’étonnant principe de la technique de l’insecte stérile, communément appelée TIS. INRAE développe aujourd’hui cette méthode de biocontrôle en France pour protéger les cultures de la drosophile à ailes tachetées (Drosophila suzukii) et de la mouche méditerranéenne des fruits (Ceratitis capitata). Tour d’horizon avec Simon Fellous, chercheur INRAE au Centre de Biologie pour la Gestion des Populations (CBGP).

Publié le 19 août 2021

illustration La technique de l’insecte stérile au service des agroécosystèmes français
© INRAE, Simon FELLOUS

La TIS, une contraception pour les insectes qui a fait ses preuves

Développée à partir des années 50 initialement contre la lucilie bouchère (Cochliomyia hominivorax), une mouche du Nouveau Monde dont les larves se nourrissent de chair animale et humaine, la TIS est une méthode de lutte biologique qui repose sur l’élevage en grandes quantités de l’insecte cible. Avant d’être relâchés dans la nature, les mâles sont soumis à de puissants rayons X, causant une stérilisation par ionisation. L’objectif de la TIS est d’inonder la population sauvage de ces mâles stériles, afin d’empêcher que les femelles qui s’accouplent avec eux ne produisent de descendance. L’idée est séduisante. Mais qu’en est-il dans la pratique ? 

« La TIS est déjà déployée dans d’autres pays depuis des décennies, et permet le contrôle effectif d’une trentaine d’espèces », révèle Simon Fellous. Grâce à la TIS, la lucilie bouchère a par exemple été éradiquée en 1982 des Etats-Unis, et en 1991 du Mexique. Concernant la mouche méditerranéenne des fruits, le Mexique et le Guatemala ont développé dès 1975 le programme Moscamed, rejoint en 1977 par les Etats-Unis, qui a éradiqué Ceratitis capitata du Mexique en 1986, alors qu’elle s’était implantée sur 250 km de littoral au sud-ouest du pays. Un véritable succès, qui s’explique par des lâchers de milliards d’insectes stériles sur des centaines de milliers d’hectares, et ce pendant des dizaines d’années afin d’éviter tout retour. L’exemple, bien que spectaculaire, n’est pas forcément applicable chez nous : « les parcelles sont très fragmentées en France, et notre cible numéro 1, la mouche Drosophila suzukii, se reproduit largement dans les milieux non-cultivés. Il n’est pas question d’éradiquer un tel insecte. Nous souhaitons plutôt en gérer les populations, à des endroits bien choisis, selon des principes agroécologiques », précise Simon Fellous.

Protéger les cultures fruitières et les vergers

Malgré ces éclatants succès outre-Atlantique, la TIS est seulement en cours de développement en France. « L’usage d’insecticides chimiques dominait, et comme ces solutions étaient efficaces contre les insectes et s’accordaient avec le contexte économique et politique du pays, la TIS avait peu d’attraits », explique le chercheur au CBGP. L’époque du « tout chimique » révolue, la TIS s’invite désormais dans la panoplie des stratégies de biocontrôle déployées contre les insectes ravageurs.
Les moustiques anophèles et les moustiques tigres, vecteurs de nombreuses maladies humaines comme le paludisme, la fièvre jaune ou le chikungunya, sont aux premières loges de ces expérimentations, avec notamment le projet Revolinc porté par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement ( Cirad ), auquel participent l’unité mixte de recherche Cirad/INRAE ASTRE et l’unité mixte de recherche INRAE/Université de Montpellier DGIMI. Objectif : booster la TIS en associant aux mâles stériles des pesticides chimiques ou des microorganismes pathogènes, une technique appelée l’entomovectoring en anglais. 

Du côté des ravageurs des cultures, INRAE développe notamment la TIS pour la mouche méditerranéenne des fruits et la drosophile à ailes tachetées. Les larves de ces insectes ont la fâcheuse habitude de se nourrir de fruits arrivant à maturité, pouvant causer d’importantes pertes pour les agriculteurs. « Deux laboratoires d’INRAE travaillent aujourd’hui sur la TIS concernant ces insectes, l’Institut Sophia Agrobiotech (ISA) et le CBGP montpelliérain. Ce travail repose aussi sur de fructueuses collaborations avec d’autres laboratoires et centres techniques, en France comme à l’étranger », détaille Simon Fellous. A l’avenir, INRAE pourrait utiliser la TIS pour contrôler d’autres insectes comme la mouche de l’olive (Bactrocera olea), ou encore la mouche orientale (Bactrocera dorsalis) qui après avoir envahi l’Afrique sub-saharienne commence à apparaître en Europe.

Un déploiement à court terme

Tandis que pour le carpocapse et la mouche méditerranéenne des fruits, la TIS est déjà opérationnelle et pourrait être déployée à court terme, elle est encore en cours de développement concernant la drosophile à ailes tachetées. « On sait maintenant élever et stériliser Drosophila suzukii. Nous avons également créé par sélection artificielle une lignée dite « Haute-performance » dont les mâles sont très appréciés des femelles, même lorsqu’ils sont stérilisés. Dans nos essais en conditions semi-naturelles, ces mâles stériles donnent des résultats de contraception vraiment satisfaisants », développe le chercheur montpelliérain. « Nous allons maintenant mesurer la protection effective des cultures sous serre. Avec le projet « SuzuKIISS : ME », qui commence dans quelques mois, nous voulons, entre autres, optimiser les stratégies de lâcher et construire avec les filières agricoles et les autres parties-prenantes les modalités d’usage de cette solution potentielle. »

INRAE n’est pas seule dans le développement de la TIS en France, et peut s’appuyer sur de nombreux partenaires, au premier rang desquels figure le Centre Technique Interprofessionnel des Fruits et Légumes (CTIFL). Ensemble, ils animent le Collectif TIS, une plateforme d’échange et de réflexion qui accueille tous les acteurs concernés par la TIS : centres de recherche, organisations agricoles, ministères, associations de protection de la nature, professionnels du biocontrôle… Les avancées sont également techniques, notamment grâce aux investissements des filières agricoles qui soutiennent le CTIFL. Ainsi, ce dernier a inauguré le 8 juillet dernier le dispositif expérimental PiloTis à Balandran, dont l’objectif est de mener à bien le développement de la TIS chez le carpocapse et la drosophile à ailes tachetées. L’objectif ? « Pour Drosophila suzukii, tester l’efficacité de la protection des cultures par la TIS sur des parcelles expérimentales à partir de fin 2021, puis effectuer les premiers essais chez des producteurs partenaires à partir de 2023 », conclut Simon Fellous.

Référence : 
Chapitre 5 - Principes, mise en œuvre et perspectives de la technique de l'insecte stérile, Biocontrôle - Éléments pour une protection agroécologique des cultures / FAUVERGUE (X) ; RUSCH (A) ; BARRET (M) ; BARDIN (M) ; JACQUIN JOLY (E) ; MALAUSA (T) ; LANNOU (C). FR/QUAE, 2020 – p. 75-87. ISBN 9782759230761.

 

François MALLORDYRédacteur

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Simon FELLOUS ChercheurCentre de Biologie pour la Gestion des Populations (CBGP)

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