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GdR Labos 1point5 : Analyser et réduire l’empreinte carbone de la recherche

Le Groupement de Recherche Labos 1point5, soutenu par l’ADEME, INRAE et le CNRS, a pour ambition de fédérer la recherche française sur la question de son impact environnemental.

Publié le 11 juin 2021

illustration GdR Labos 1point5 : Analyser et réduire l’empreinte carbone de la recherche
© INRAE

Alors que la recherche a alerté très tôt sur les dangers des pressions que fait peser l’Homme sur la planète, la profession elle-même passe sous la loupe. Entre les missions de terrain, les réunions et conférences, les bâtiments, le numérique ou encore l’utilisation de grands instruments, l’impact environnemental de la science n’est pas nul. Les premières études scientifiques portant sur les activités de recherche à l’échelle de laboratoires ou d’universités semblent indiquer que cette empreinte est significative et inégalement répartie avec une grande hétérogénéité autant au niveau des disciplines et des localités que des professions. C’est pour adresser ce manque d’informations et étudier et développer les changements dans les pratiques des agents de la recherche que le nouveau Groupement de Recherche (GdR1) Labos 1point5 vient d’être créé.

Fédérer les activités de recherche au niveau national

Nous avons donc souhaité nous emparer du sujet par la méthode scientifique

Soutenu par l’ADEME2, INRAE et le CNRS, ce GdR fait suite au mouvement lancé par le collectif Labos 1point53 qui regroupe aujourd’hui plus de 2 000 chercheuses et chercheurs provenant de toutes les disciplines. Depuis deux ans, le collectif propose des outils aux chercheurs et laboratoires pour estimer leur empreinte carbone. « Nous savons très peu de choses sur l’empreinte carbone de la recherche. Nous avons donc souhaité nous emparer du sujet par la méthode scientifique, c’est-à-dire en continuant à faire notre métier. Mais cette étape d’estimation et de compréhension doit également s’articuler à des propositions pour réduire cet impact », explique Tamara Ben Ari4, chercheuse en agronomie globale à INRAE, qui est à la tête du Conseil de direction du nouveau GdR Labos 1point5. Celui-ci permet de proposer une « structure pour fédérer les activités de recherche au niveau national avec une légitimité académique, ainsi qu’une interface claire avec les organismes de recherche », ajoute Olivier Berné5, astrophysicien et membre du Conseil de direction du GdR.

Une articulation avec les actions institutionnelles

une analyse approfondie afin d’engager des actions de réduction des émissions en co-construction avec les acteurs concernés

« Au CNRS, nous réalisons actuellement notre bilan d’émissions de gaz à effet de serre grâce à l’outil GES de Labos 1point5 et avons créé des groupes de travail, par exemple sur la thématique de la mobilité ou du numérique qui sont des domaines à haut impact de GES », explique Alain Schuhl, directeur général délégué à la science au CNRS. L’organisme est également en train d’instaurer un réseau de référents en développement durable dans ses 18 délégations et 10 instituts.

A INRAE, le premier Bilan des Emissions de Gaz à Effet de Serre (BEGES) a été réalisé en 2020. « Son périmètre est le plus large jamais pris en compte par un organisme de recherche public français de taille comparable. Les postes importants d’émissions de GES concernent notre cœur de métier et nos infrastructures. Nos émissions, évaluées à 9,4 tCO2e par équivalent temps plein titulaire, font l’objet d’une analyse approfondie afin d’engager des actions de réduction des émissions en concertation et en co-construction avec les acteurs concernés par les activités émettrices. Au sein de ce GDR, nos activités et pratiques feront l’objet de recherche avec une volonté affirmée de transformation » indique Carole Caranta, directrice générale déléguée d’INRAE Science et Innovation.


Linterdisciplinarité au cœur du GdR

Ce collectif original n’existe nulle part ailleurs

« Il y a de nombreuses questions à explorer par la science en s’appuyant sur ce collectif original qui n’existe nulle part ailleurs », explique Martina Knoop, directrice de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) qui finance le GdR coté CNRS. L’interdisciplinarité est d’ailleurs au cœur du projet, afin d’explorer de nouvelles approches d’une part, car l’objet est la recherche elle-même et concerne donc toutes les disciplines, et d’autre part, car les questions de recherche sont elles-mêmes interdisciplinaires. De plus, « un chercheur en sciences humaines et sociales travaille différemment d’un chercheur en physique des particules par exemple—avec des empreintes carbone qui varient », explique Martina Knoop. Un aspect pluridisciplinaire qui se retrouve au sein même du conseil de direction du GdR, composé de deux astrophysiciens, une économiste, une épidémiologiste, un biostatisticien, une chargée de médiation scientifique, un océanographe, un biogéochimiste, un sociologue, un physicien et une agronome, le tout étant chercheurs, ingénieurs ou encore ingénieurs d’études et liés à de nombreuses tutelles allant de l’IRD à l’Université Paris-Saclay. « Ce projet permet à des disciplines qui se parlent peu de partager des objectifs communs », apprécie Tamara Ben Ari.

 

« Dresser le premier bilan national des émissions de GES de la recherche publique française »

Le GdR, qui est dessiné pour l’instant en trois axes—Empreinte, Enquêtes et Transverse—a été imaginé avec l’appui des outils développés par le Labos 1point5. Le premier axe 'Empreinte' vise à « estimer et caractériser l’empreinte de la recherche publique en France en terme d’émissions de gaz à effet de serre » et s’appuie notamment sur loutil GES du collectif Labos 1point56 – qui permet aux laboratoires de réaliser un bilan de leurs émissions de gaz à effet de serre. « Grâce à cet outil construit sous la direction de Odile Blanchard et Jérôme Mariette, nous pourrons ainsi construire une base de données à l’échelle nationale couvrant toutes les disciplines et à partir de laquelle pourra être réalisé un travail d’analyse approfondi assez unique », explique Tamara Ben Ari.

 

Le deuxième axe 'Enquêtes' s’intéresse à « l’étude de l’organisation et des pratiques de recherche en lien avec cette empreinte ». L’objectif est donc de comprendre les pratiques, les moteurs, ou encore les freins et les leviers vers la réduction de l’empreinte carbone de la recherche et se fera par des entretiens et des enquêtes7 en ligne et de terrain. « Les sciences humaines ont notamment un rôle à jouer au cœur de cet axe », souligne Martina Knoop. « Nous pouvons par exemple nous interroger sur les raisons qui freinent la mise en œuvre de solutions pour lutter contre le changement climatique, alors que le sujet existe depuis plusieurs décennies. » 

 

Enfin, le troisième axe sera transverse et visera à expérimenter des solutions de réductions de l’empreinte de la recherche. « Ce travail, construit par Audrey Sabbagh et Olivier Ragueneau est actuellement en phase pilote au sein de laquelle près de 20 laboratoires volontaires expérimenteront la mise en place de solutions, collégialement débattues, pour réduire leur empreinte carbone », explique Tamara Ben Ari. Les décisions de trajectoires de réduction, le processus et les scénarios seront documentés pour créer de nouvelles données. « Les laboratoires vont choisir selon leurs disciplines, leurs objectifs scientifiques et leurs contraintes des options probablement très différentes. Il sera intéressant de voir lesquelles sont les plus efficaces et/ou les plus acceptées. »

Une approche inédite en Europe

La question de l’empreinte carbone de la recherche est présente au-delà de nos frontières avec de nombreuses initiatives, par exemple celle de l’Université de Copenhague, qui a été une des premières à mener des expérimentations en incitant son personnel à limiter ses trajets en avion (pour se rendre à des conférences), ce qui a permis une baisse de 15 % de son empreinte carbone. Aujourd’hui, le GdR Labos 1point5 se pose en leader au niveau européen et international alors qu’aucun projet de recherche national sur la thématique n’a encore vu le jour à l’étranger.  « Nos collègues internationaux sont très intéressés par ce GdR et par la possibilité de se fédérer au niveau national sur la question », explique Olivier Berné qui souligne « l’esprit de communauté » dans la recherche française, qui permet d’agir à l’échelle du pays.

 

Notes

  1. Un GdR, centré un sur un domaine thématique donné, a une mission d’animation de la communauté autour de la thématique, une mission de structuration des activités de recherche et une mission de veille scientifique.
  2. Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie. Elle participe à la mise en œuvre des politiques publiques dans les domaines de l'environnement, de l'énergie et du développement durable. Elle cofinance le GdR.
  3. Créé en 2019 par Tamara Ben Ari et Olivier Berné, Labos 1point5 est un collectif qui souhaite mettre en cohérence les pratiques de travail de la recherche avec les objectifs de réduction de l’empreinte humaine sur l’environnement.
  4. Tamara Ben Ari est chercheuse en agronomie globale à INRAE, actuellement à l’institut d’écologie et des sciences de l’environnement (CNRS/IRD/INRAE/Université de Paris/Université Paris Est Creteil).
  5. Olivier Berné est chercheur en astrophysique à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (CNRS/Université Toulouse Paul Sabatier/Centre national d’études spatiales).
  6. Actuellement en cours d’utilisation par plus de 200 laboratoires en France.
  7. Notamment la première enquête nationale menée par Labos 1point5 sous la coordination de Milan Bouchet-Valat (INED) conduite de fin juin à début décembre 2020 auprès de plus de 6500 répondants tirés au sort parmi l’ensemble des personnels affiliés à une unité du CNRS, tous statuts et disciplines confondus.

Contacts

Tamara Ben AriChercheuse en économie globaleInstitut d’écologie et des sciences de l’environnement (CNRS/IRD/INRAE/Université de Paris/Université Paris Est Creteil)

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