illustration Didier Azam, marin en eaux douces
© INRAE, Christophe Maitre

Biodiversité 5 min

Didier Azam, marin en eaux douces

Didier Azam est directeur de l’unité expérimentale d’Écologie et d’Écotoxicologie aquatique (U3E) à Rennes depuis plus de 24 ans. Enthousiasme et détermination l’ont amené à développer un projet ambitieux d’installations expérimentales au service de la connaissance des milieux aquatiques. Un parcours hors du commun passant de technicien à ingénieur de recherche récompensé par le Laurier INRAE 2022 Innovation pour la recherche.

Publié le 28 novembre 2022

 

Non, ce passionné de cinéma ne se voyait pas en haut de l’affiche. À vrai dire, il ne se voyait pas non plus ingénieur de recherche. Lui, ce qu’il aime c’est l’eau… et ses habitants. Ce qu’il aime aussi, c’est comprendre les écosystèmes, comprendre ce qu'il se passe si on change un élément du système : pollution, espèce invasive, activités humaines. Mais pour comprendre, il faut expérimenter. Et c’est cela qui a été son leitmotiv pendant ses 40 ans de carrière à INRAE : développer des installations expérimentales.

 

Et au milieu coule une rivière

Avec les scientifiques, on a commencé à imaginer des premières installations pour mieux comprendre ces écosystèmes aquatiques

Allier travail et passion était une évidence. Après un BEP en pisciculture, Didier travaille dans l’élevage de poissons. Puis il s’engage plusieurs années dans l’enseignement professionnel, une activité qui lui laisse un peu de temps pour explorer des voies parallèles : un stage sur un bateau océanographique pour inventorier des larves de gadidés (morue, lieu jaune, etc.) au large des îles Féroé, puis une première expérience dans la recherche, au CTGREF1, pour travailler sur la mise au point d’élevages de grenouilles et d’écrevisses. C’est en 1982 que Didier rejoint l’Inra, à l’unité d’écologie hydrobiologique, pour travailler sur les suivis de poissons sauvages (saumons, truites, etc.) sur le Scorff et l’Oir, deux rivières dont Didier ne s’éloignera jamais. « À l’époque, nous étions deux techniciens. Moi je me suis plutôt orienté sur la partie expérimentale. Avec les scientifiques, on a commencé à imaginer des premières installations pour mieux comprendre ces écosystèmes aquatiques ». Il était loin d’imaginer qu’il deviendrait directeur de l’unité expérimentale qu’il avait alors imaginé…

Expérimenter, un long fleuve tranquille ?

Moi ce que je voulais c’est développer ces outils pour expérimenter et observer

« Au début, on creusait à la main des bassins, on rajoutait des planches de bois, des films plastiques, c’était assez artisanal. Petit à petit on a cherché des financements. Les premiers que nous avons obtenus, en 1987, ont permis de construire la station « étangs du Rheu ». Puis les évolutions se sont enchainées sous l’impulsion, entre autres, de Didier : en 1994, construction de la première halle d’aquaculture avec des bassins et des serres pour étudier les aspects écologiques des milieux ; en 1997, développement d’un nouveau bâtiment dédié à l’écotoxicologie aquatique et construction de bassins dans lesquels les écosystèmes sont reproduits et dont les paramètres sont contrôlés. Mais c’est en 1998 qu’est véritablement créée l’unité expérimentale U3E avec 6 agents et à sa direction… Didier Azam ! « J’étais un des rares à être directeur d’unité en étant technicien ! » Il propose alors de regrouper les installations expérimentales de Rennes, Le Rheu ainsi que les sites ateliers du Scorff et de l’Oir. Des idées pour développer son unité expérimentale, Didier n’en manque pas et il sait les défendre avec vigueur. Il ouvre les installations à d’autres scientifiques et à d’autres institutions. « Cela nous a permis de participer à des projets de recherche ambitieux, d’être considérés comme une unité partenaire importante et d’obtenir des financements pour maintenir nos installations et expérimentations. » Nouveau défi : renforcer l’équipe pour assurer la conduite de ces projets. « On est passés de 6 agents à 40 ! Et moi je suis passé de technicien à ingénieur de recherche ! Ce n’était pas mon ambition première ; moi ce que je voulais c’est développer ces outils pour expérimenter et observer et que l’on soit reconnus. » On peut aujourd’hui l’affirmer : objectifs atteints !

Développement de partenariats

  • 2019, l’U3E rejoint l’infrastructure Européenne Aquacosm plus avec une trentaine de partenaires répartis dans 15 pays
  • 2018, l’infrastructure LIFE (Living In Freshwaters and Estuaries) est reconnue par INRAE.
  • 2017, le conservatoire de ressources biologique COLISA (échantillons ichtyologiques) est reconnu par le GIS IBISA et rejoint l’infrastructure Nationale RARe
  • 2017 une bonne partie des activités de l’Unité s’insère dans le DCF : réseau européen de collecte de données en soutien aux avis scientifiques pour la politique commune européenne de la pêche.
  • 2013 – le premier Pôle de recherche, développement et innovation commun entre l’OFB et INRAE est rattaché à l’U3E 
  • 2011 – L’U3E rattachée à l’Infrastructure nationale en biologie santé « AnaEE-France »
  • 2008 l’U3E insérée dans l’Observatoire de Recherche en Environnement sur les Poissons diadromes dans les Fleuves Côtiers (ORE DiaPFC).

Recherches en eaux troubles

On regarde l’état global du système au travers du prisme de ces poissons dont la plupart sont des espèces protégées

La volonté et la persévérance de Didier permet à l’U3E de mener des expérimentations au service de projets scientifiques ambitieux. Les équipes de l’unité font des observations au long cours dans 3 rivières : l’Oir, la Scorff et la Bresle. Il s’agit de suivre des poissons migrateurs (truites, truites de mer, saumons, anguilles) dans l’objectif de mieux comprendre leur fonctionnement et d’observer si l’état des rivières permet encore d’accueillir ces poissons. « On regarde l’état global du système au travers du prisme de ces poissons dont la plupart sont des espèces protégées. » Forte de cette expertise, depuis 2017 l’unité travaille en appui aux politiques publiques européennes afin d’ apporter des éléments aux instances européennes pour définir des moyens de gestions de ces espèces (quotas, protections…). 

Station de biométrie permettant d'enregistrer sur un logiciel en temps réel les mesures effectuées, ici sur des écrevisses. Cette technologie a fait l'objet d'un brevet sur savoir-faire.

Quant à la station expérimentale, elle vit au gré des projets de recherche. Les bassins permettent de comprendre l’influence de divers paramètres sur les écosystèmes : pollution, température, présence ou non d’espèces invasives, etc. Dans les étangs du Rheu, les techniciens observent l’impact du changement climatique ou la diminution de la biodiversité sur les écosystèmes. Ou encore comment ils évoluent si on modifie les espèces ou l’apport de nutriments via les eaux usées. Dans les serres, actuellement, ils s’intéressent à la jussie, une plante invasive qui bouche les canaux et qui déséquilibre les écosystèmes.

L'écrevisse américaine est une espèce invasive qui se nourrit des plantes et animaux aquatiques créant un déséquilibre dans l'écosystème.

Capitaine, ô mon capitaine

À en croire la joyeuse ambiance dans les labos et les installations, le management de Didier, capitaine d’un navire de 40 agents, repose sur une confiance mutuelle. Une confiance qu’il retrouve plus largement à INRAE : « J’ai pu exprimer et défendre mes idées, même si elles n’allaient pas toujours dans le sens de tous. » Et 40 ans plus tard son enthousiasme est toujours intact : « les unités expérimentales me tiennent à cœur, c’est une des originalités d’INRAE. Les scientifiques d’autres instituts travaillent avec nous pour utiliser ces infrastructures, c’est une belle façon de créer des collaborations ». 

1. CTGREF, Centre technique du génie rural des eaux et forêts. Devenu ensuite CEMAGREF, puis Irstea. L’Inra et Irstea ont fusionné en 2020 pour donner INRAE.

Didier Azam et son équipe de l'U3E.

Pas de César mais un Laurier !

« Normalement ce sont des choses qui n’arrivent qu’aux autres ! Ça fait plaisir bien sûr, c’est une fierté, mais c’est un exercice difficile aussi car mais je n’aime pas trop me mettre en avant ! On pourrait dire que c’est une reconnaissance, mais la reconnaissance, je l’ai eue avec les réussites aux concours internes que j’ai obtenus et aussi au travers de la confiance que l’on m’a donnée pour mener à bien mes projets. Finalement ce Laurier, c’est un peu la cerise sur le gâteau ».

Et après ?

Il est temps pour Didier de passer la main. D’ici 2 ans, il prendra sa retraite mais la relève sera assurée par son ami et complice de toujours, Frédéric Marchand, avec qui il a construit cette belle unité il y a 40 ans, tout un symbole.

 

MINI-CV
61 ans, 3 enfants

  • Formation
    1976 : BEP pisciculture
  • Parcours
    1998 jusqu’à aujourd’hui : Directeur de l’unité expérimentale Écologie et Écotoxicologie (U3E) du centre INRAE Bretagne-Normandie.
    1982 : ACT 5B (adjoint technique contractuel) au laboratoire d’Écologie hydrobiologique à Rennes
    1978 : Enseignant en lycée aquacole
  • Implication dans des instances
    > 2017 : Montage puis copilotage de l’infrastructure de recherche LIFE regroupant 4 entités INRAE dont l’U3E labellisée en 2020 par INRAE
    > 2015 : membre du comité de direction (CODIR) de l’infrastructure nationale AnaEE-France 
    > 2008 : copilotage de l’ORE Dia PFC Observatoire de recherche en environnement sur les poissons diadromes dans les fleuves côtiers.
    > Depuis 2005 : expert nommé à la Commission nationale des unités expérimentales en charge notamment des infrastructures sur l’environnement
    > Membre du Bureau de l’expérimentation animale et correspondant du département ECODIV dans le cadre de la mission de coordination des actions liées à l’utilisation des animaux à des fins scientifiques à INRAE
    > Implication dans le Pôle d’expérimentation animale « poissons », ainsi que dans la Cellule de coordination nationale de la maîtrise des risques professionnels dans les unités et installations expérimentales
  • Centres d'intérêt
    Les poissons  bien sûr... et le cinéma ! Didier est bénévole pour le cinéma La bobine.