Changement climatique et risques 4 min

Climatiser le monde

Cet ouvrage porte sur les négociations internationales sur le climat et leurs évolutions. 

Publié le 29 mai 2020

illustration Climatiser le monde
© INRAE

L’auteur propose de saisir les évolutions en cours comme résultant d’une « globalisation du climat » et d’une « climatisation du monde ». Après un regard historique sur la gouvernance globale du climat, il poursuit par une étude de l’accord de Paris signé en 2016 à la suite de la COP21. Cet accord s’est appuyé sur une mobilisation tous azimuts de la société civile mondiale, nourrissant le phénomène de climatisation du monde et contribuant à son accélération récente. L’auteur appuie sa réflexion sur deux exemples fortement affectés par la montée en puissance de la question climatique : les politiques énergétiques et les recherches en sciences du sol. 

 

Stefan Cihan Aykut est sociologue et politiste, professeur junior à l’université de Hambourg. Il a étudié à Berlin (Freie Universität), à Istanbul (Sabanci University) et à Paris (EHESS). Ses recherches visent à comprendre les transformations contemporaines des modes de gouvernement et d’organisation sociale face à la crise écologique globale. Il travaille plus particulièrement sur la gouvernance globale du climat, les transitions énergétiques en France et en Allemagne et l’institutionnalisation de limites écologiques globales dans différentes sphères sociales. 

 

Editions Quae – coll. Sciences en questions – 82 pages, janvier 2020 - 9,50 euros

 


EXTRAITS

 

Si on veut réellement combattre le changement climatique, il faut changer tout : nos routines quotidiennes, nos habitudes de consommation et modes de déplacement bien sûr, mais aussi nos systèmes énergétiques, les processus industriels et les modes de gestion des firmes, voire notre modèle économique et les règles du commerce mondial. Un diagnostic similaire est formulé par le sociologue Bruno Latour (2015). Selon lui, nous sommes entrés dans un « nouveau régime climatique*», qui nous force à repenser les institutions fondatrices — politiques et économiques mais aussi philosophiques et spirituelles — de la modernité industrielle. Le caractère totalisant et englobant de la question climatique forme donc l’arrière-plan devant lequel se déploient les dynamiques de globalisation du climat et de climatisation du monde. Celles-ci représentent deux réponses possibles, mais diamétralement opposées, à l’imbroglio de la lutte contre le changement climatique : soit les négociations climatiques intègrent de plus en plus d’acteurs et d’enjeux divers, au risque de devenir «obèses» et potentiellement ingérables ; soit l’enjeu climatique est diffusé dans un nombre croissant d’autres arènes de gouvernance et intégré aux routines de gestion d’autres problèmes, au péril toutefois de rester marginal dans ces arènes, voire d’être dilué dans ce processus**. 

Une des sources ou raisons profondes de l’extension du domaine de la gouvernance climatique réside donc dans la nature même du problème. Or celle-ci n’explique pas comment ce processus s’opère concrètement, quels acteurs le portent et quels domaines il concerne. Une telle vision n’aide pas non plus à identifier les raisons de l’accélération et de l’intensification récente du phénomène. Pour le comprendre, il faut déplacer le regard, de la nature du problème aux dynamiques sociales qui caractérisent et accompagnent son traitement politique. Cela nous amène au sujet de la gouvernance globale du climat. 

* Le terme de « régime climatique » revêt ici un sens beaucoup plus large que dans l’usage qui en est fait en relations internationales (voir ci-dessous). 

** Cette tension transparaît aussi dans la littérature en relations internationales, où les tentatives d’établir des liens entre la gouvernance climatique et d’autres arènes globales ont été discutées de manière positive sous le terme de « climate bandwago- ning» (Jinnah, 2011), tandis que le «verdissement» du discours des organisations internationales a été critiqué comme une forme de « climate mainstreaming », dont les effets concrets resteraient souvent très limités (Methmann, 2010). 

 

Il est donc primordial de prendre les

« bonnes » décisions sans plus attendre

• L’entrée de nouveaux acteurs dans la gouvernance climatique soulève effectivement des questions intéressantes. On peut en avoir une vision enchantée, et se réjouir du fait que des entreprises, des collectivités locales et des régions fassent, elles aussi, des efforts. Qu’elles s’intéressent à l’empreinte carbone de leurs activités et élaborent des plans pour la réduire. Cela est significatif dans la mesure où les organisations bureaucratiques, qu’elles soient publiques ou privées d’ailleurs, n’agissent en règle générale que sur ce qu’elles prennent en compte dans leurs bilans comptables. L’établissement de comptabilités carbone dans ces organisations est donc en soi une évolution positive. Cela dit, je pense aussi que les effets concrets de cette évolution resteront très limités tant que l’on ne touche pas plus fondamentalement aux structures des marchés, et aux incitations perverses que ceux-ci continuent à donner aux acteurs économiques. Tant qu’on n’active pas les leviers disponibles pour changer cette situation, il restera très difficile pour une entreprise de prendre les « bonnes » décisions. Il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui peuvent se permettre d’investir dans les énergies renouvelables si le charbon est plus profitable, ou de changer leur approvisionnement énergétique si les énergies carbonées dominent le réseau électrique. Une multinationale exposée à la concurrence internationale et au dictat d’une profitabilité sur le court-terme des marchés financiers ne sera jamais environmental friendly si cela n’est pas au cœur de son modèle économique. En somme, ces initiatives sont certes encourageantes et méritent d’être soutenues, mais elles ne peuvent pas Il est donc primordial de prendre les « bonnes » décisions sans plus attendrese substituer à l’action politique. Nous avons également besoin de régulations plus strictes, de taxes écologiques et de choix stratégiques pour réorienter les investissements publics. Il s’agit de redéfinir le cadre de l’activité économique, au niveau national comme à l’échelle internationale. Étant donné l’aggravation prévisible de la situation dans les décennies à venir, ces choix seront faits tôt ou tard, et ces régulations viendront, sous une forme ou sous une autre. Mais cela risque de se faire à un moment où il sera déjà trop tard pour opérer une transition à peu près ordonnée, à même de prévenir les pires conséquences du réchauffement tout en préservant les acquis sociaux et démocratiques de notre civilisation thermo-fossiliste. Il est donc primordial de prendre les « bonnes » décisions sans plus attendre. Un exemple, tiré de l’ouvrage Climate Change in World Politics du politiste John Vogler (2016) : au milieu des années 1990, les négociations climatiques se sont progressivement focalisées sur la répartition de l’effort de réduction en fixant des quotas d’émissions aux pays développés. Que se serait-il passé si, au lieu de cette approche, on s’était mis d’accord sur l’introduction d’une taxe, même assez modeste au début, sur l’extraction et le commerce du charbon ? L’effet en termes de réduction des émissions aurait sans doute été beaucoup plus important. Les leviers politiques existent. Si une série de pays se mettait d’accord sur le principe d’une sortie du charbon à un horizon pas trop lointain, et que ces pays s’efforçaient de coordonner leurs efforts en introduisant des régulations de l’extraction et du commerce de charbon, cela changerait la donne pour beaucoup d’acteurs économiques. Même si certains pays continuaient à utiliser cette source d’énergie pour plus longtemps encore, le cap serait fixé. Le marché mondial des énergies fossiles doit être régulé. C’est inévitable ! On ne peut pas engager une transformation aussi profonde de nos économies uniquement par des mesures « en fin de tuyaux » et par la voie du volontariat. 

 

 

 

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