La mouche Drosophile suzukii : mieux comprendre pour construire des solutions durables

Arrivée en Europe il y a une quinzaine d’années, la mouche à ailes tâchetées Drosophila suzukii  s’est imposée comme un ravageur majeur des cultures de cerises, fraises, framboises, myrtilles et mûres. Elle s’attaque aux fruits sains, se propage rapidement et cause chaque année des pertes agricoles de près d’un milliard de dollars à l’échelle mondiale. Face à la drosophile suzukii , la recherche internationale est mobilisée pour comprendre sa biologie, anticiper les risques d’infestation  et trouver des solutions de gestion durables. Bilan et perspectives avec des scientifiques d’INRAE (UMR CBGP) et leurs collègues.

Publié le 28 mai 2026

© INRAE

Un ravageur pas comme les autres

Contrairement aux autres mouches drosophiles, qui pondent dans des fruits déjà abîmés ou en décomposition, Drosophila suzukii s’attaque aux fruits en cours de maturation, beaux, sains et commercialisables. Cerises, fraises, framboises ou myrtilles : autant de productions directement impactées, avec des pertes économiques considérables à l’échelle mondiale. Pour les agriculteurs, les conséquences sont immédiates : augmentation des traitements phytosanitaires, augmentation de la fréquence des cueillettes pour limiter les dégâts, hausse des coûts de production et de main-d’œuvre. « Nos collègues italiens ont estimé à un milliard de dollars, soit environ 900 millions d’euros, les pertes liées à ce ravageur pour l’agriculture mondiale », précise Nicolas Rode, chercheur à l’UMR CBGP . À cela s’ajoutent des impacts environnementaux potentiels liés à l’usage accru d’insecticides.  

Cycle de vie de Drosophila suzukii

Comprendre pour mieux agir

Afin de proposer des solutions efficaces et durables, les scientifiques s’attachent à mieux comprendre le fonctionnement de la drosophile suzukii. Les travaux menés portent notamment sur deux dimensions clés : la dynamique des populations dans le temps, selon les saisons, et leur répartition dans l’espace entre les plantes cultivées et les réservoirs de plantes sauvages. Une question centrale reste encore partiellement ouverte : comment la drosophile passe-t-elle l’hiver ? Disparaît-elle dans les zones froides avant de recoloniser les cultures au printemps, ou survit-elle localement en trouvant des refuges ? « Différentes hypothèses sont étudiées, décrit Simon Boitard, directeur de recherche au CBGP, allant des adaptations biologiques à l’utilisation d’abris comme les haies, les forêts, les composts ou certaines plantes ornementales ». Cette capacité à exploiter des « réservoirs » naturels complique fortement la gestion de ce ravageur.

Par ailleurs, les recherches montrent que la drosophile suzukii ne peut pas être étudiée isolément. Elle évolue dans un écosystème où interviennent climat, paysages agricoles et autres espèces d’insectes. Par exemple, les zones boisées peuvent à la fois favoriser sa survie hivernale, mais aussi abriter ses ennemis naturels. De même, les conditions climatiques influencent fortement sa dynamique : l’insecte préfère les environnements frais et humides, ce qui entraine des variations importantes de dynamiques d’infestation selon les régions. Ces résultats soulignent un point clé : les solutions ne pourront pas être uniformes, mais devront s’adapter aux contextes locaux.
 

Des solutions déjà mobilisées… mais insuffisantes

Cerisiers sous filet de protection

Actuellement, les agriculteurs s’appuient principalement sur trois types de leviers :

  • D’une part, la prophylaxie, qui consiste à réduire les lieux où la mouche peut se développer, et à limiter naturellement les infestations : gestion rigoureuse des déchets collectés (élimination des écarts de tri et fruits tombés à terre) et des composts mis à fermenter dans des contenants hermétiques pour tuer les larves avant enfouissement pour éviter la ré-infestation ; augmentation de la fréquence de cueillette des fruits et le recours au froid pour tuer les oeufs et limiter le développement des larves dans certains fruits. Mais ces pratiques entraînent un surcoût de production. « Passer de 2 à 3 ramassages par semaine est associé à une augmentation de plus de 5000 livres (~6000 euros) par hectare de fraises au Royaume-Uni », souligne Nicolas Rode. 
  • D’autre part, les traitements insecticides, y compris avec le spinosad en agriculture biologique. Sur certaines cultures comme la cerise, ils peuvent être appliqués tous les cinq jours. Ces pratiques permettent de contenir les infestations, mais elles présentent des limites importantes : coûts élevés, impacts environnementaux et effets indirects sur d’autres ravageurs.  Michelle Fountain, directrice du département des ravageurs et des agents pathogènes du NIAB (Royaume-Uni), a démontré que mélanger l’insecticide avec un appât attractif sucré permet une efficacité aussi bonne qu’avec l’insecticide pur, tout en réduisant la dose d’application d’application de plus de 90% et en limitant la présence de résidus sur les fruits (en savoir plus). Des essais similaires devraient être conduits en France en 2026.

Des pistes innovantes en cours d’évaluation

 

Souches Drosophila suzuki stériles (projet OPTIMISTII)

Face à ces limites, la recherche explore activement de nouvelles stratégies, avec un objectif clair : réduire la dépendance aux insecticides. Parmi les pistes étudiées :

  • L’utilisation d’appâts attractifs combinés à de faibles doses d’insecticide, qui permettent de cibler l’insecte et de réduire fortement les quantités utilisées.
  • La lutte biologique, via des parasitoïdes (cf projet MOBACCLIM) ou des champignons entomopathogènes capables d’attaquer la drosophile. Si les résultats en laboratoire sont prometteurs pour ces derniers, leur efficacité en conditions réelles reste à confirmer.
  • La  Technique de l’Insecte Stérile (TIS) qui consiste à diminuer la taille des populations cibles de D. suzukii en relâchant des mâles stérilisés par ionisation et dont la descendance avec les femelles sauvages n’est pas viable (mise en place opérationnelle par le CTIFL dans le cadre du projet OFB Cerise auquel participe INRAE)
  • La combinaison de la TIS avec Technique de l’Insecte Incompatible, consistant à relâcher des mâles avec une double stérilité (via des rayons ionisants et via la bactérie Wolbachia) afin de maintenir une bonne performance des mâle sur le terrain (cf projet OPTIMISTII).
  • La gestion des plantes réservoirs, en identifiant les espèces végétales ornementalesou sauvages (cotonéaster, elaeagnus, mahonia du Japon, aucuba du Japon, gui) qui favorisent la présence du ravageur à proximité des cultures au printemps.

Aucune de ces solutions ne constitue aujourd’hui une réponse unique. En revanche, leur combinaison pourrait permettre de construire des stratégies de gestion intégrée plus efficaces.
Les travaux mettent également en évidence un enjeu majeur : agir sur un ravageur peut en déséquilibrer d’autres. L’utilisation d’insecticides contre la drosophile peut, par exemple, éliminer les ennemis naturels d’autres insectes ravageurs (p.ex. les ennemis des thrips sur fraise), entraînant l’apparition de nouveaux problèmes. Cette réalité renforce la nécessité d’approches globales, prenant en compte l’ensemble de l’écosystème agricole.

Une mobilisation internationale de la recherche

Récemment en avril 2026, un colloque international organisé par des chercheurs du CBGP et du CNRS a réuni une centaine de scientifiques issus de 17 pays pour faire le point sur ces travaux. « Cet événement a marqué une étape importante, en favorisant les échanges entre recherche fondamentale et appliquée », indique Nicolas Rode. L’objectif est clair : accélérer la mise au point de solutions opérationnelles et structurer une communauté scientifique capable de répondre collectivement à ce défi. Dans cette dynamique internationale, de nouveaux projets européens sont en préparation, incluant également des actions de médiation scientifique à destination du grand public et des plus jeunes.

En effet, comme le rappelle Simon Boitard : « Plutôt qu’une réponse unique, c’est une combinaison de leviers – biologiques, techniques et agronomiques – qui se dessine progressivement ». Pour INRAE et ses partenaires, l’enjeu est désormais de transformer ces avancées en outils concrets pour les agriculteurs, tout en préservant l’environnement, la qualité des productions et le revenu des producteurs. Un défi complexe, mais essentiel pour l’avenir des filières fruitières. 

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