Biodiversité 3 min

Qu’est-ce qu’une plante ? Essai sur la vie végétale

PARUTION - Éblouis par les découvertes sur la communication chez les végétaux, nous avons tendance à tout penser sur le même plan. Florence Burgat propose une phénoménologie de la vie végétale qui met au jour la différence radicale entre ce mode d’être et le vivre animal et humain.

Publié le 26 mai 2020

illustration Qu’est-ce qu’une plante ?  Essai sur la vie végétale
© INRAE

La révision bienvenue et nécessaire de l’anthropocentrisme se paye aujourd’hui d’une tendance à la confusion et à l’indistinction. Ce règne de l’indistinction franchit avec les plantes aimantes et souffrantes une limite que rien n’autorise à franchir. Les plantes ne souffrent pas ; la souffrance est une expérience vécue par un corps propre. Et elles ne meurent qu’en un sens très relatif. Théophraste, déjà, remarque qu’un « olivier qui avait été un jour complètement brûlé reprit vie tout entier, corps d’arbre et frondaison ». Or, mourir en un sens relatif n’est pas mourir, car la mort est la fin absolue et irréversible de tous les possibles. Un animal, ou un humain, est soit vivant soit mort.
L’inépuisable variété des plantes, la beauté de la moindre fleur sauvage au bord des routes, la magie de ce qui sourd d’une graine sèche, offrent l’image d’une vie tranquille, une vie qui ne meurt pas. Cette vie qui ne meurt que pour renaître est le contraire d’une tragédie.

L’auteur, Florence Burgat, est philosophe, directeur de recherche INRAE, affectée aux Archives Husserl (ENS Paris). Elle travaille sur la condition animale, notamment sous un angle phénoménologique. Elle est, entre autres, l’auteur de L’Humanité carnivore (Seuil, 2017).

Editions Seuil, coll. La couleur des idées – 208 pages, mars 2020 – 20 euros

E X T R A I T S

• Au terme de l’examen des questions épistémologiques portant sur les conditions de possibilité de la connaissance des plantes, sur la pertinence des concepts utilisés pour décrire leur vie (dont la sensibilité et la perception), sur les niveaux de discours (la métaphore, l’analogie, l’homologie), sur le piège des critères empiriques pris un à un, et ainsi tenus pour des différences d’essence, au terme de l’examen comparé entre la vie végétale, indéfinie, indifférente, non soucieuse de soi, et l’existence animale ou humaine, individuée, psychique, libre au sein du style comportemental spécifique, inscrite dans le temps fini qu’encadrent la naissance et la mort, et donc inquiète pour elle-même, nous pouvons affirmer, d’ailleurs en accord avec les analyses de biologistes contemporains, que la vie végétale est bien pour nous, sujets d’une vie de conscience, l’altérité radicale. Entre la vie végétale et la vie animale, rien n’est commun, pas même le fait de vivre, tant les acceptions du terme sont, ici et là, hétérogènes l’une à l’autre. La poussée pure de la vie végétale, cette vie qui n’est pas le vivre, cette archi-vie qui seule, probablement, demeurera lorsque toute vie animale et par conséquent humaine auront disparu de la Terre, nous est la plus familière en raison de son omniprésence en même temps que la plus étrangère. Avec les végétaux, nous n’avons aucune vie de relation. Nous pouvons, certes, parler aux plantes, mais ce sont les vibrations physiques de notre voix qui sont alors un nouveau stimulus de leur environnement. Cet échange, qui n’en est pas un, s’il est bénéfique aux plantes, l’est d’abord parce qu’il indique le soin que leur apporte une personne qui leur parle. Celles-ci ne perçoivent aucune intention et, a fortiori, aucune signification dans ce qui leur est dit.

L’examen comparé aura montré en quoi la zoomorphisation des plantes (sans parler de leur anthropomorphisme revendiqué par quelques auteurs) constitue une fausse route. C’est donc pour dégager, chemin faisant et comme en creux, un espace de compréhension approprié à la vie végétale qu’il fallait passer par une approche qui, de prime abord, ressortit à la définition privative : ce que les plantes, au regard des animaux, ne sont pas. C’est leur zoomorphisation qui commande un tel examen, et non la simple et unique volonté de retirer aux plantes ce qui leur est indûment attribué. Cette clarification a en même temps ouvert un champ pour la caractérisation de la vie végétale, dont nous avons, au fil de l’analyse, dessiné les contours. Loin d’une conception gradualiste, qui envisage les êtres vivants selon l’image du sommeil et de la veille et place les plantes au bas de cette échelle, plus loin encore de celle qui nivelle toutes les formes de vie et concourt à rendre indistincts tous les traits, dont ceux qui permettent de décider de l’inclusion de certains êtres dans la sphère de la considération morale, nous faisons place à une vie avec laquelle, insistons-y, rien ne nous est commun.

Mais cet abîme ontologique est comme enjambé par l’expérience que nous faisons de leur beauté. La peinture, la poésie, la littérature en sont les hauts témoins, mais aussi chacun d’entre nous dans son expérience ordinaire. Sans la vie végétale, une grande partie de la beauté du monde disparaîtrait. La vie végétale est aussi une vie frémissante : elle abrite une multitude d’espèces animales. Nous avons évoqué le sentiment de paix, de tranquillité, au contact de cette vie imperturbable, qui précéda, et de très loin, la plus infime forme de vie animale. La vie végétale a peu de besoins. L’autotrophie la rend suffisante à elle-même. Telle est sa royauté.

 

• La question de l’éventualité d’une souffrance végétale a, voici une dizaine d’années, fait l’objet de travaux de la part de la Commission fédérale suisse d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CEHN). Celle-ci a publié son rapport, d’une vingtaine de pages, sous le titre : « La dignité de la créature dans le règne végétal. La question du respect des plantes au nom de leur valeur morale». Ce travail a été motivé par l’introduction dans la constitution fédérale en 1992 de la notion de « dignité de la créature » qui, sur le plan du droit constitutionnel, « se rapporte à la valeur d’un être vivant pour lui-même». La notion de dignité couplée à celle de l’auto-finalité (être à soi-même sa propre fin, et donc ne pas devenir celle d’un autre) place d’emblée la discussion sur un plan à la fois métaphysique et moral ; nous sommes loin d’une recherche de critères positifs s’appuyant sur la découverte de « stimuli nociceptifs ».

Sur le plan pragmatique, il s’agit cependant de trancher la question de la protection des plantes : faut-il les protéger, et si oui, à quel titre ? Partant du constat que nous n’avons pas ou peu d’intuitions morales concernant leur utilisation et qu’il existe donc un large consensus sur le fait que les plantes sont dépourvues des critères nécessaires à l’appartenance de la communauté morale, la commission se range majoritairement à une position biocentriste, mais un biocentrisme faible. Car il est admis que le fait pour un organisme d’être vivant ne suffit pas à lui octroyer des droits forts. La position pathocentriste, qui s’appuie sur la certitude que les plantes sont sensibles et dotées d’intérêts propres, n’est d’ailleurs défendue que par un « petit groupe » parmi les membres (botanistes ou formés à la botanique) de la commission**. La majorité d’entre eux admet qu’il n’y a « pas d’indices probants de l’existence d’une forme de vie intérieure chez les végétaux. Pour nous (et en vertu de notre conviction envers les animaux dignes de protection au sens de la loi sur la protection des animaux), toute vie intérieure est liée à une certaine forme de conscience. Or, actuellement aucun indice ne permet d’attribuer une conscience aux plantes***». Ces lignes montrent clairement qu’une partie des membres de cette commission est parfaitement consciente du fait que la souffrance n’équivaut pas à des réactions à des stimuli ; qu’elle est une expérience vécue et donc consciente. Or rien ne permet soutenir la thèse selon laquelle les plantes ont un vécu de conscience.

*Commission fédérale suisse d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain, La Dignité de la créature dans le règne végétal. La question du respect des plantes au nom de leur valeur morale (Berne, 2008), p. 3.

**Ibid., p. 14.

***Ibid., p. 15.

 

 

En savoir plus

Agroécologie

Florian Maumus, contempler l’évolution

Florian Maumus, un prénom qui fleure déjà bon le végétal, une passion pour les plantes qu’il va décliner sans limite en mêlant génétique, génomique et bioinformatique. Aujourd’hui, chargé de recherche dans l’unité Génomique-Info au centre INRAE Île-de-France – Versailles-Grignon, il reçoit le Laurier jeune chercheur. Portrait d’un amoureux de la vie.

26 décembre 2019

Biodiversité

Une 5e journée mondiale pour célébrer les plantes !

COMMUNIQUE DE PRESSE - Pour les passionnés de plantes ou pour les botanistes curieux, la cinquième journée mondiale de célébration des plantes (Fascination of plants day), qui aura lieu le 18 mai 2019, ouvre la porte à de nombreux événements à travers la France et le monde. L’occasion de créer du lien entre le public et le monde du végétal.

26 décembre 2019